Le Plaisir, la peur et le triomphe
conception
Joaquim Fossi

© Simon GosselinVu au Théâtre de la Bastille le 19 janvier 2026
“Images survivantes“
« Pourquoi faut-il une image ? » La philosophie de l’esthétique a souvent répondu à la question du poète Jacques Roubaud. Le théâtre plus rarement et a fortiori la jeune création, parfois concernée par le sens caché des tableaux, par la déconstruction des idoles et par l’éthique photographique ; très intéressée par l’idéologie mais moins par le substrat existentiel, par l’ethos métaphysique des icônes. Ce dans quoi s’engage Joaquim Fossi.
Sa forme minimalo-futuriste dialogue avec d’autres SF modestes et d’autres archéologies anticipatrices de sa génération. En particulier Le Beau Monde ou L’Usage de la peur de Rémi Fortin, où il est aussi question de venir, depuis un temps très très lointain (7036 chez Fossi), ressusciter et révéler les fondements sensibles et fragiles de notre présent. Ici dix “trésors“ visuels sauvés d’un vieux coffre familier et hermétique : cet internet, ce dieu d’il y a cinq mille ans dans lequel l’humanité ne venait pas tant chercher des réponses que trouver du réconfort, que remporter de petites victoires sur la mort. « Quand les humains avaient peur, ils faisaient une image. » La thèse du flegmatique archéologue soude son discours mais n’a rien d’un mantra théorique : elle est le refrain toujours plus étayé et sensible de sa désimagification.
Fossi trifouille le temple des images en retenant parfois ses clichés les plus cliché ; en interprétant ces incontournables de la visualité salutaire que sont les fonds d’écran campagnards (qui aplanissent le vivant pour mieux se vautrer dans l’herbe) ou ces archives télévisuelles (qui « transforment les tragédies du monde en harmonies de l’histoire », formule particulièrement forte du texte). Le rhéteur surprend davantage lorsqu’il re-contemple des Images avec un grand I, autrement dit des surfaces plus béantes (un tableau du déluge par exemple). Ou bien lorsqu’il défige, en l’incorportant, une vidéo pornographique – celle dont Hervé Guibert aurait accusé la crudité ventrouillarde, mais dont Fossi exhume le recel : ce désir, en filmant et montrant le sexe le plus creux et le plus mortel qui soit, de faire percer, désespérément, l’immortalité de l’amour.
Implacable philosophiquement, Le Plaisir, la peur et le triomphe choisit une infra-théâtralité au service de sa démonstration et d’une expérience idéalement relationnelle – celle qui engage les spectateur·rice·s d’autrefois (que nous sommes) dans la contemplation mélancolique de ses propres fétiches. Et dans la ré-appréhension intérieure et émotive de cette peur dont chaque image raconte le déni. Si l’aventure est savoureuse, mais plus rationnelle et intellectuelle que prévue, c’est peut-être que l’exposant lui-même est à la fois fictionnalisé (comme conférencier de 7036) et en même temps banalisé comme principe de discours. Ce que provoquent en lui ces antiques images, ce que la peur est devenue à son époque lointaine, ce que pourrait masquer sa tranquillité discursive (une nouvelle forme de protection face à la mortalité ? une disparition radicale du régime pictural à son époque, qui provoquerait une complicité assurée avec le mystère ?) : ces moteurs de jeu, lisibles ou secrets, auraient rendu la forme plus partagée, plus ambiguë et plus émouvante, restant ici des impensés du protocole.
Cela a de quoi empêcher la peur et le vertige – celle que filmait Kieślowski dans le premier épisode du Décalogue en montrant lui aussi une humanité, à la fois réassurée et inquiète, prête à se ruer dans la lumière verte des ordinateurs. Mais ce manque de méconnaissance, en l’interprète et en nous-mêmes, n’enlève rien au vrai plaisir que permet la forme de Joaquim Fossi. Un plaisir fondamental, cher au théâtre depuis Aristote, pas si souvent perpétué : celui de la reconnaissance collective.
Pierre Lesquelen, 26 janvier 2026.
Conception, mise en scène et jeu Joaquim Fossi
Texte Joaquim Fossi, Noham Selcer
Collaboration artistique Nine d’Urso
Création lumière et scénographie Andrea Baglione
Création sonore Lucas Depersin
Régie générale, création vidéo Clément Balcon, Marie-Lou Poulain
Dramaturgie Pauline Fontaine, Tristan Schinz
