La Fuite des requins
conception
Collectif V.R.A.C.

© Christophe Raynaud de LageVu au Jeune Théâtre National le 16 mars 2026, dans le cadre du festival JT26 organisé par le Jeune Théâtre National
“Sharko-capitalisme“
« On a un sujet » : un club des huit de la promo 48 du TNS a décidé de faire un film. Autant pour révéler les dessous humains de cette machine-pizzaïola – monstre très parodique du capitalisme qui s’est répandu en France cette dernière décennie – que pour découvrir ce qu’il cherche théâtralement. En effet, la principale beauté du spectacle consiste à avoir immortalisé le rêve de théâtre indéterminé du collectif (dont le nom lui-même – V.R.A.C. – est un sigle non stabilisé), d’avoir rendu la ferveur innocente du premier projet d’école infiniment reproductible. La Fuite des requins n’est pourtant pas une forme trop réflexive. L’injonction à trouver un sujet (récemment théâtralisée par le premier spectacle d’À mes joies brèves), l’aliénation possible des désirs par l’impératif d’une rigoureuse enquête de terrain (nouvelle ligne du Théâtre National de Strasbourg depuis l’arrivée de Caroline Guiela Nguyen) : cela n’est pas l’enjeu principal de cette allégorie anti-libérale – plus précisément anti « ultra-roches. » La forme s’apparente alors à la pièce d’apprentissage, au Lehrstück assez cartoonesque d’un groupe avide, comme Brecht, de révéler l’inexplicable de l’ordinaire, et de ne pas dupliquer machinalement la réalité existante.
Dans son processus, dans son passage du document au surréalisme métaphorique, le spectacle cherche littéralement à suspendre et à étendre le fameux théâtre du réel. Mais La suspension du vrai et du faux, la tentative de « rendre la représentation réelle » (adage de Milo Rau) ne sont pas assez nourris pour qu’une puissante déréalisation advienne. La pseudo matière réelle (le film et son contexte de projection dans le théâtre) révèle un peu vite ses trucages. La forme semble parfois trop amusée d’elle-même pour inaugurer une véritable expérience, une rencontre à cru avec les spectateur·rice·s. Et les glissements entre les niveaux de réalité sont eux-mêmes un peu balisés : la théâtralité est convoquée pour son potentiel habituel de défiguration, tandis que le film capte moins de mystère qu’une aventure amicale cocasse, par moments autocentrée. Et c’est finalement la promesse de Steve, réalisateur qui se présente à nous au départ, qui se voit un peu ramollie : celle que son « film bouge en fonction du lieu dans lequel il est montré », celle que le théâtre indiscipliné du V.R.A.C. soit – déployons nous aussi ses lettres – une Vertigineuse Résistance au Capitalisme.
Pierre Lesquelen, 31 mars 2026.
Conception, écriture et mise en scène Collectif V.R.A.C.
Clément Balcon, Noa Gimenez, Steve Mégé, Macha Menu, Gwendal Normand, Marie-Lou Poulain, Louison Ryser, Tristan Schinz
Jeu Steve Mégé, Macha Menu, Gwendal Normand, Tristan Schinz
Scénographie, costumes, lumière, son et vidéo Collectif V.R.A.C.
Clément Balcon, Noa Gimenez, Steve Mégé, Macha Menu, Gwendal Normand, Marie-Lou Poulain, Louison Ryser, Tristan Schinz
