︎︎︎ LA UNE︎  MANIFESTE︎  RÉDACTEUR.RICE.S     CRITIQUES    RENCONTRES   RECHERCHES

Ligne ouverte


d’après le roman de


Gonzague Saint-Bris

mise en scène


Vassili Schémann








© Laurent Schneegans

Vu au 11 • Avignon le 5 juillet 2026





“Briser les cercles vicieux de la scène actuelle avec des lignes ouvertes“



De 1975 à 1988, Gonzague St-Bris a animé « Ligne ouverte », une des toutes premières émissions de la libre-antenne. En début de nuit , la star d'Europe 1 offrait aux auditeur·ice·s, de longs temps de parole sur les sujets de leur choix. Dans le spectacle Ligne ouverte, tout est vrai. Chaque mot a été prononcé. Vassili Schémann transpore au théâtre ce matériau documentaire.

Un poste de radio cerclé d'un halo de lumière est posé sur le plateau nu. Comme pour apercevoir leur reflet dans l'onde, les trois acteur·ice·s du spectacle, Chloé Larrère, Gabriele Simonini et Anthony Ruotte, se tiennent debout autour de lui. L'épure s'impose avec grâce. Le dispositif radiophonique apparaît pris en charge par l'éclairage grâce à une dramaturgie de la lumière créée par Laurent Schneegans et qu'on pourrait qualifier de « transitive ». Elle précède l'acteur·ice qui doit se tenir prêt·e, comme pour le « on-air » des studios et elle assure les transitions entre les différentes prises de parole. Ici, l'onde devient le faisceau lumineux ; selon ce système de transposition théâtrale, on peut voir ce que l'on entend. Une nouvelle dimension s'ouvre ; se pose alors la question : que voit-on dans ce qui est dit ?

Au commencement surgit en lumière la triade de l'émission : l'animateur, l'auditeur·ice et la masse silencieuse d'écoute (c'est-à-dire des centaines de milliers d'anonymes qui vont écouter la voix de Gonzague et de ses invité·e·s chaque soir pendant plus d'une décennie à partir de 1975). Elle se matérialise au sol par deux carrés blancs lumineux et le reste du plateau dans l'ombre. Les interprètes rentrent et sortent des couloirs de lumière et jouent le jeu radiophonique : on parle ensemble sans co-présence, face public, en adresse à l'interlocuteur au bout du fil en même temps qu'à la grande altérité, la masse silencieuse qui écoute. Se passant le flambeau de l'énonciation, iels font tourner les positions en renouvelant ainsi sans cesse le procédé d'identification pour le public de théâtre. Iels impriment au plateau un énergique mouvement de spirale qui vient flouter le découpage géométrique lumineux du début. Progressivement, les voix se bousculent, la lumière inonde le plateau et une véritable agora se met en place, où les histoires se croisent, se répondent, s'interrogent ou se complètent : une vox populi plurielle s'auto-génère; elle se donne à entendre à elle-même et se travaille de l'intérieur.. « Je ne voudrais surtout pas que les gens pensent... », « quand je vois des gens qui disent que … », « les gens se trompent s'ils croient que … ». Les prises de parole au sein de l'émission visent souvent à influencer, interpeller ou détromper l'opinion de masse que chacun·e tente de se représenter et de faire évoluer à sa petite échelle en rentrant dans l'arène.

En jargon mathématique, une ligne ouverte est une ligne qui n'est pas clôturée sur elle-même ; elle ne revient jamais à son point de départ et n'obéit à aucune constante. C'est du déplacement pur. Elle est constituée d'une infinité de points non-identiques reliés les uns aux autres: ouvrier solitaire, adolescente curieuse, illuminé en détresse, cambrioleur en cavale, prisonnier en permission, ouvreuse de cinéma porno, religieux en doute... La figure reliant toutes ces individualités solitaires, c'est la nuit ; temps des rêves et des cauchemars, du travail pénible, du sexe, des désirs, des traumatismes, des visions paranormales, des tentations pour l'illicite ou l'obscène. Elle, qui porte conseil ou au crime, dépose sa charge symbolique sur les récits de vie et rassemble les différences au sein d'une condition humaine vulnérable. Vassili Schémann propose ainsi un découpage subtil du matériau documentaire qui permet de nous enfoncer dans la nuit humaine où brille quelque chose qui pourrait finalement apparaître comme le plus petit dénominateur commun entre les individus : le fait d'avoir une part de nuit, quelque chose à cacher, et d'avoir, pour cela même, l'impérieux besoin de se raconter ou d'être percé·e à jour pour se sentir relié·e au groupe humain.

Au-delà du voyage nocturne au cœur des faillibilités, craintes et doutes de notre drôle d'espèce, nous voyons surgir en creux du montage documentaire une réflexion ouverte sur le théâtre. À la radio, grâce à un simple coup de fil, les personnes racontaient à des centaines de milliers d'auditeur·ice·s leur histoire en leur propre nom. Gonzague Saint-Bris était une figure de la relance : il accueillait la voix de tout le monde, posait des questions sans faire figure d'analyste ou de censeur. Le jugement était suspendu ; l'important consistait à ce que la voix existe et témoigne d'elle-même. Gonzague réussissait ainsi à faire exister de manière reliée et horizontale des altérités et des voix irréductibles les unes aux autres. Il est à noter, au passage, l'historicité du document : la conscience des auditeur·ice·s des années 1970-80 d'appartenir à la masse, c'est-à-dire d'être des individualités reliées au groupe humain le plus large par sa position au sein d'une catégorie professionnelle ou une classe productive dominée est particulièrement frappante. Cinquante ans plus tard, cette conscience de classe paraît considérablement affaiblie. Les acteur·ice·s du spectacle se mettent admirablement au service, corps et voix, de ces voix du passé pour les remettre dans le présent et nous les redonner à penser. Dans la transposition de la radio au théâtre, une question mène alors à une infinité d'autre, en ligne ouverte : Qui est là ? Qui écoute au théâtre aujourd'hui ? Qui se raconte ? Qui parle en son propre nom et pourquoi ? Qui se sent concerné par la voix de l'autre ? Qui suspend le jugement ? Qui fait figure de liant et d'accueil ? Qui est capable d'entendre et d'accueillir la voix tout le monde ? Le théâtre est-il en mesure aujourd'hui d'être une ligne ouverte ? Dans un Avignon très marqué par des problématiques d'identités en quête d'elles-mêmes considérées comme des fins en soi, faisant primer l'univocité et le postulat individualiste sur l'espace politique (à savoir l'espace réservé pour que l'on discute parce qu'on n'est pas d'accord), l'ouverture des lignes que propose habilement Vassili Schémann nous a paru belle et salutaire.



Anne-Laure Thumerel, 24 juillet 2026





D'après le roman de Gonzague Saint-Bris Ligne ouverte au coeur de la nuit

Mise en scène et dramaturgie Vassili Schémann

Avec Chloé Larrère, Anthony Ruotte et Gabriele Simonini

Lumière Laurent Schneegans

Assistanat mise en scène Laura Ughetto

Création sonore Adrien Pinet

Costumes et scénographie Micha Morasse assistée de Zoé Ceulemans

Regard extérieur Alice Borgers

Avec l'aide d'Isabelle Lafon






︎  ︎︎  MENTIONS LÉGALES︎  CONTACT 
© 2022 - Tous drois réservés