☺RENCONTRE AVEC
MARIE FORTUIT & RACHEL DE DARDEL
- Autour de Thérèse et Isabelle -
© Lylou Lanier
Le 26 février 2025 sera créé, au Phénix - scène natinale de Valenciennes, le spectacle Thérèse et Isabelle d’après le roman de Violette Leduc (1966). La metteuse en scène, Marie Fortuit, et la dramaturge Rachel de Dardel évoquent ici leur vision de l’œuvre et leur projet d’adaptation théâtrale.
“Épouser pleinement la possibilité du rêve“
Pierre Lesquelen - Violette Leduc est souvent comparée à sa contemporaine Monique Wittig. On entend souvent que le démembrement de la langue patriarcale, à l’œuvre chez Wittig, n’est pas du tout du même ordre chez Violette Leduc qui aurait une écriture plus “conventionnelle“. En relisant le roman que vous allez adapter Thérèse et Isabelle, on prend pourtant conscience à quel point cette opposition est contestable. Quelle vision avez-vous de l’écriture de Leduc ?
Marie Fortuit & Rachel de Dardel - Il nous semble difficile de comparer ces deux écritures tant elles s'inscrivent dans des perspectives opposées. La langue de Wittig est, pourrait-on dire, « idéologique » et militante : elle sert une vision politique. Ce n'est pas du tout le cas de celle de Violette Leduc. Sa prose ne revendique rien. Comme elle le dit elle-même, ce qu'elle a cherché à faire dans Thérèse et Isabelle c'est « rendre le plus exactement possible les sensations de l'amour physique ». Il n'y a pas de politique consciente dans le texte de Leduc, ce qui n'empêche pas bien sûr d'en avoir une lecture féministe (parce qu'après tout, combien est novatrice cette langue qui explicite ce que c'est que le corps-à-corps de deux femmes qui s'aiment et se désirent, sans la présence parasite d'un homme, et ce dans un contexte d'une France qui est, à l'époque, encore très largement puritaine). Quant à parler d'une écriture « conventionnelle » rien de plus faux en effet. L’écriture de Leduc est profondément hallucinatoire. Elle écrit du dedans, par association. Thérèse et Isabelle est bien sûr particulièrement charnel, d’ailleurs Leduc se caressait pendant l’écriture afin de retrouver les fameuses « sensations exactes ». Sa plume est donc extrêmement précise mais aussi poétique et imagée. Il y a une vraie poétique leducienne ! Leduc est une immense écrivaine et c'est aussi ça que l'on souhaite mettre en lumière dans le spectacle : la puissance de sa langue qui ne ressemble à aucune autre et qu'on peut difficilement rattacher à un courant littéraire.
P. L. - C’est une langue pleine de métaphores authentiques — j’entends par là des images poétiques qui ne cherchent pas tant l’étrangeté et la beauté qu’à restituer la sensation vraie. Comment allez-vous rendre la parole de Leduc intelligible au théâtre ?
M. F. & R. de D. - Effectivement, ce qui rend cette langue complexe, c'est en grande partie les très nombreuses métaphores qui jalonnent le texte. Notre parti-pris vis-à-vis de celles-ci est plutôt simple : nous cherchons à faire entendre cette langue en dégageant des moments de narration, ce qui nous permet de jouer sur les temporalités : on joue sur l'idée que l'histoire s'écrit au présent — on entend donc la voix de l'écrivaine — ou en tout cas qu'elle se remémore au présent (puisque Thérèse et Isabelle c'est aussi la propre histoire de Violette Leduc). L'idée est donc de dégager des moments de respiration où les spectateurs peuvent se laisser transporter par cette langue, ce qui permet de décoller quelques secondes de la fiction. Concrètement, pour la partie 1 (l'adaptation du roman en tant que tel, nous sommes parties d'un découpage entre dialogue et narration avec parfois de légères adaptations pour les dialogues. Dans la partie 2, l'idée était de faire entendre que la langue de Leduc a été censurée. Nous sommes pour cela parties de différents matériaux : La Chasse à l’amour, qui est le troisième tome de son autobiographie, mais aussi l'écriture de plateau (l'improvisation): les actrices mêlaient des bouts de textes de Leduc avec leurs propres mots.
P. L. - On pourrait associer ce roman à d’autres œuvres d’écrivaines du XXesiècle – comme Virginia Woolf ou Clarice Lispector – dans sa recherche d’une subjectivation extrême du récit, dans son quasi effacement de l’extériorité des faits (la réalité de l’école par exemple) au profit de l’intériorité des êtres. C’est en tout cas le pari qu’Hélène Cixous assignait à l’époque à l’écriture féminine. Partagez-vous cette vision de l’écriture de Thérèse et Isabelle sans doute réductrice ? Et qu’est-ce que cette littérature subjectiviste pose comme questions et comme défis pour l’adaptation théâtrale ?
M. F. & R. de D. - Encore une fois, c'est l'exactitude des sensations physiques qui intéresse Violette Leduc dans ce roman. Son écriture ne cherche pas tant à analyser et élucider ce que pensent ces deux jeunes femmes, mais ce qu'elles sentent. Il y a une forte exigence de véracité et d’authenticité. Bien sûr, on pourrait se dire que le théâtre n'est pas le mieux qualifié pour rendre compte précisément de ces sensations intérieures, que seul le cinéma serait à même de capter cette intimité. Certains, pour mettre en scène ce texte au théâtre, auraient fait appel à des caméras, pour créer des focus, des gros plans etc. Nous, nous avons fait le choix de s'en remettre aux outils simples du théâtre : avoir recours à des conventions par exemple, comme l’aparté, afin de tout de même faire la place à une parole intime. Il faut aussi rappeler que l’extérieur existe dans le récit : c’est le pensionnat. Ce décor est très important, c’est lui qui nourrit la tension intrinsèque au roman. Thérèse et Isabelle doivent échapper aux regards, au danger permanent… autant de pistes théâtrales très fortes que nous avons voulu exploiter. Enfin, pour la communauté lesbienne Thérèse et Isabelle a valeur de classique donc il y aussi l'enjeu de ne pas décevoir les fans du roman !
P. L. - On sait combien l’adaptation d’un roman n’est pas chose facile car la narration peut facilement altérer le présent essentiel au théâtre. Comment cherchez-vous à rendre ce roman théâtral ?
M. F. & R. de D. - Comme dit plus haut, la narration peut s'avérer très effective dans la mise au présent puisque cela permet de jouer sur l'ambivalence de l'écriture du roman qui se fait « en direct ». Mais ce n'est pas notre unique piste pour rendre le roman théâtral bien évidemment ! On a aussi joué du quotidien de Thérèse et Isabelle qui comprend beaucoup de répétitions – puisqu'elles vivent dans un pensionnat – qui avaient toutes un potentiel théâtral (s'habiller / se déshabiller, faire / défaire son lit etc.). Par ailleurs, il y a quelque chose de très particulier dans le roman : parfois, sans que cela ne soit jamais dit clairement, on a l'impression que Thérèse rêve certaines images voire certains dialogues avec Isabelle. Comme si son imagination lui permettait de passer au-delà des interdictions, du danger. Dans ces épisodes hallucinatoires, elles peuvent ainsi vivre des épisodes fougueux et libres qui ont un potentiel théâtral immense (comme par exemple une scène de mariage). Ces scènes nous permettent de pousser les curseurs du son, de l’image et d’aller plus loin dans le non-naturalisme de la représentation. En somme, épouser pleinement la potentialité du rêve.
P. L. - Le roman a une temporalité très étrange, qui fait corps avec la relation singulière de Thérèse et Isabelle. En effet, celles-ci vivent autant dans le présent de leur histoire que dans une attente permanente liée au fait de devoir masquer publiquement leurs désirs. Cette relation se conjugue alors autant au présent qu’au futur, mais aussi au passé car Thérèse ne cesse de se « souvenir au présent ». C’est vraiment une histoire d’amour au sens plein du terme : l’espace du roman ne fait qu’un avec le roman quotidien des deux femmes. Comment lisez-vous ce choix romanesque de votre côté ? Et comment allez-vous investir cette temporalité discontinue au plateau ?
M. F. & R. de D. - Le jeu entre narration adressée au public (qui rappelle l'aparté théâtrale) et moment dialogué permet de faire une place à cette discontinuité. Mais ce qui permet véritablement des bascules franches d'une temporalité à une autre ce sont les moments où l'on passe de Thérèse, le personnage à Violette, l’autrice. Il nous semblait intéressant de jouer sur ce flou. Pour accentuer l'aspect véritablement créateur de cette relation, de cette histoire d’amour, on a fait le choix de donner certains passages de narration au personnage d'Isabelle (alors que dans le roman, la narration est prise en charge par le personnage de Thérèse, double de l'autrice). Cela crée quelque chose de touchant – parce qu'effectivement on sait que lorsqu'on est amoureux on éprouve un besoin irrépressible de se raconter – et c'est effectif théâtralement puisque ça rend active Isabelle : on voulait éviter de la représenter comme une pure créature de désir, objectifiée par l'amour de Thérèse.
Propos recueillis par Pierre Lesquelen, 26 février 2025.