LEST(E)


texte et mise en scène


NOÉMIE FARGIER







© Daniel Maunoury

Vu à l’Étoile du Nord (Paris) le 16 février 2023


                                    

“Temps flottant, agneau mystique“




« Le plus problématique dans la vie, ce sont les transitions » soupire Charlotte. Elle est revenue chez son père après l’échec de son installation en bergerie avec son compagnon. La scansion du temps par le travail et des affects par l’assise du couple vacille. Comment porter à la scène ce temps flottant, dégondé, où se joue pourtant déjà l’épreuve cruciale de l’à venir ?

Lest(e) explore différentes voies à cette fin. D’emblée, le canevas narratif est déchargé de tout suspens. Alors que les lumières s’éteignent dans la salle, les deux acteur.ices - Charlotte Popon et Alain Payen- se lèvent du premier rang pour raconter l’histoire de Charlotte et de son père : son arrivée chez lui à l’improviste, et qui s’étirera sur plusieurs années ; les attentes contradictoires et les caractères incompatibles du père et de la fille. Noémie Fargier en tire un premier effet intéressant dans la perspective d’une mise en scène de la transition. Il en ressort une discordance des temps entre le récit de la cohabitation éprouvante étirée sur des années, et l’enthousiasme sur scène pour ces retrouvailles à l’improviste et vouées à se dénouer aussitôt. L’alternance entre adresses au public et le jeu avec quatrième mur sont autant de codes de jeu qui permettent une tension. Car si le jeu peut concrétiser le discours en adresse public, il arrive souvent ici que le jeu complète, étende, prenne à revers ce que notre imagination avait tiré de la narration. L’adresse se révèle intéressante non pas pour son contenu d’information, mais pour la préparation en négatif de l’attention et de l’étonnement du spectacteur pour les scènes de jeu.

Cette articulation théorique de ces deux modes fonctionnent cependant grâce à l’alternance réussie du jeu des deux acteur.ices. La nervosité, l’irritabilité et l’instabilité de Charlotte trouve son point fixe d’intensification dans l’assise du personnage du père. Et la dynamique du jeu s’épanouit elle-même grâce à deux attracteurs étranges : le démon de l’écriture du père et la soif d’amour pour un agneau chez la fille. La construction des scènes découvre au coeur de l’accueil généreux du père un domaine jalousement gardé : le chantier d’écriture d’un livre. Ce n’est plus après le prestige qu’il court. Il s’attelle à saluer la vie qu’il a vécu, et les chers amis qui l’ont accompagné. À l’inverse, la fille, en quittant les difficultés du travail et de l’amour, a emporté avec elle une brebis boiteuse. Ce malheureux animal, objet transitionnel d’une intolérance inassumée du père et du besoin d’aimer de la fille, trouvera une fin à son image. Mais avant cela, il va permettre à Charlotte de surprendre sa propre apathie. Se pose ici le difficile problème de la représentation de l’animal, dont le bêlement fonctionne comme un signal trop rigide, restreignant les possibilités de jeu. L’enjeu est important, puisque cet agneau est le vecteur mystique des vicissitudes du travail, et conséquemment du naufrage de l’être au monde de Charlotte, échoué dans les registres de l’infantilité.

Un père gardien de l’axe du monde, par le labeur discret et intransigeant de l’écriture ; sa fille désaxée, perdue dans une course folle, dont la maternité sera le salutaire rivage. Cette structure symbolique du spectacle, révélée à sa toute fin, nous a laissé perplexe, tant il semble fournir davantage un squelette qu’une matière à combustion réfléchissant de brûlants enjeux.



William Fujiwara, 30 mars 2023.




Distribution

Texte et mise en scène  Noémie Fargier

Avec  Alain Payen et Charlotte Popon

Scénographie  Roxane Marquant

Création sonore  Noémie Fargier et Benoît Déchaut

Création lumières  Cécile Bourrellis

Assistante à la mise en scène Elsa Provansal





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