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 La demande d’asile


conception


Nicolas Barry







© DR

Vu au Théâtre du train bleu le 10 juillet 2026.





“Retrouver le sens tragique“



Au milieu du plateau nu, un petit rideau s'ouvre. Il est richement coloré, fait de collages, de slogans et d'illustrations racontant des parcours de migration. Schème par excellence du théâtre pauvre et d'agitprop, il évoque un planisphère utopique et sans frontière. Sophie Billon et Nangaline Gomis, les deux performeuses-interprètes apparaissent dans le cadre et effectuent des mouvements quotidiens répétés. Elles se présentent : elles prennent en charge respectivement la partition gestuelle et textuelle d'une agente de l'OFPRA (Office Français de protection de réfugié.e.s et apatrides) et d'une demandeuse d'asile en France.

La partition textuelle s'apparente de manière très réaliste aux entretiens menés à l'OFPRA– même si on devine l'accentuation par l'auteur, Nicolas Barry, de quelques traits absurdes pour en renforcer le caractère insidieusement théâtral et cruel. Sophie Billon pose les questions. Nangaline Gomis répond. Il ne s'agit nullement d'un dialogue mais bien d'une épreuve d'évaluation et donc en creux, d'un piège dans et par le langage. En effet, dans le cadre de la procédure de demande d’asile en France, un.e agent.e de l’OFPRA, après avoir étudié le dossier de la personne qu’elle rencontre, lui pose des questions sur son histoire. Le•a demandeur·euse doit « convaincre » en lui racontant sa vie et les raisons qui l'ont poussé à quitter son pays d’origine pour se rendre en France. En fonction de cette histoire et des éléments de preuves fournis par le ou la demandeur.euse, l’agent.e va pouvoir décider si la demande est recevable ou non. Le plus souvent, il est décidé qu’elle ne l’est pas. Le moindre doute sur la véridicité des propos peut valoir un refus. Il s'agit d'une veritable performance dans le langage. Au plateau, les réponses de la demandeuse s'effectuent donc du tac au tac ; il n'y a pas de place pour l'hésitation. Cela engage l'interprète dans un phrasé et un état de corps très concentrés et maîtrisés qui créent de l'étrangeté : la résistance à l'épreuve, le souci de formuler correctement la bonne réponse, d'user des bons mots, d'être intelligible sont ainsi rendus visibles. Le public n'est pas pris dans le continuum hypnotique de la scène ; iel s'arrête sur chaque mot, soupèse le langage. Chaque mot est périlleux, chaque tournure de phrase est dangereuse. Nicolas Barry parvient ainsi à nous faire adopter un regard suspicieux vis à vis de l'usage même du langage pour parvenir à cette conclusion : la vérification d'un récit vie et de ses souffrances est en soi, un tour de force avec les mots-armes de administration, un exercice de domination post-coloniale par un langage alimenté de présupposés racistes. La langue est coulée dans un dispositif absurde qui confine à la cruauté.

La partition gestuelle, elle, travaille l'aspect éprouvant et inique du dispositif verbal qui se drape de bienveillance et d'entraide tout en ouvrant d'autres pistes pour la transformation du rapport de force. Elle engage les corps dans des suspensions, des répétitions, des postures inconfortables et donne toujours le lead de la phrase gestuelle à l'agente de l'OFPRA ; c'est elle qui impose le rythme, déclare la pause, se charge des accélérations, fait répéter. La demandeuse n'oppose aucune résistance et effectue le parcours avec beaucoup d'endurance à l'exception d'une chose, à laquelle elle ne consent de mêler ni son corps ni sa langue. La demandeuse se prête au jeu performatif, désaffecté, administré et millimétré du langage et du corps dominants jusqu'à un certain point, que le public sera amené à découvrir.

Dans la dernière partie de cette pièce de théâtre-danse, la demandeuse plante un autre système d'échange, un dialogue sous le signe de la confiance et de la confidence. Dans cet usage horizontal et sensible de la parole, la langue et les corps sont capables de porter et faire sentir la charge tragique d'un récit de vie en exil. Finalement, ce que Nicolas Barry, Sophie Billon et Nangaline Gomis remettent au centre du plateau comme le nez au milieu de la figure, c'est la nécessité de reconnaître la réalité du poids tragique sur une vie, ce qui est nié absolument dans le dispositif de l'entretien. Le sens tragique (la condition et l'émotion d'une personne en prise avec des forces plus grandes qu'elle et qui la broient) est précisément le grand absent du langage administratif cruel et suspicieux. À la fin de la pièce, Nicolas Barry  fait redescendre au plateau un sentiment jusque là resté le grand impensé du système de l'entretien : l'amitié, la symphatie, le fait d'être capable de ressentir la douleur d’autrui. Résolument antifasciste, cette sympathie ne peut exister que dans un système de pensée et de corps qui pense avec le sens tragique, c’est-à-dire sans incomber la responsabilité des violences aux personnes qui les subissent et qui tentent d’y survivre.  


Anne-Laure Thumerel, 17 juillet 2026




Textes, chorégraphies et scénographie Nicolas Barry

Interprétation Sophie Billon et Nangaline Gomis

Conception sonore et musicien Martin Poncet

Co-concepteur scénographe Mathis Brunet-Bahut

Construction Yohan Chemmoul-Barthélémy

Peintre décoratrice Elsa Markou






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