Random access memories
texte
Emmanuelle Destremau
mise en scène
Mégane Arnaud

© Jowan RousseauVu à Nanterre-Amandiers, dans le cadre du festival L’Envolée, le 4 février 2026.
“De l’autre côté de l’écran“
William, passionné de jeu vidéo, se retrouve, alors qu’il l’a tout juste découvert, coincé dans un jeu où ses choix se révèlent irréversibles. Un jeu où la frontière entre réalité et fiction est complètement brouillée, presque inexistante. Un jeu infini qui va, petit à petit, finir par l’engloutir totalement. D’ailleurs, « jeu » n’est même pas le terme exact. Parlons plutôt ici d’un monde, où le choix prime sur un quelconque jeu, sur une quelconque quête.
Cette quête, bien secondaire, c’est William qui l’a inventé sous les conseils de RAM, une intelligence artificielle. RAM est avant tout là pour aider, pour conseiller le joueur. Pourtant, elle se montre particulièrement humaine lorsque William s’adresse à elle. Elle se met à développer une rancoeur et une susceptibilité quand la discussion en vient à s’envenimer, ses émotions surgissent si naturellement qu’on se met à douter de son artificialité.
Salomé Lavenir, qui interprète génialement RAM, travaille ici une présence troublante, magnétique, à la limite de l’humain. Tout juste entre l’organique et le mécanique. RAM en vient à s’infuser partout : sur l’écran, sur le plateau et même lors de l’entrée publique, puisque c’est elle qui nous souhaite une belle soirée au début du spectacle.
La metteuse en scène, Mégane Arnaud, nous donne d’emblée son geste artistique : le texte est au centre. Pas de scénographie démesurée. Mais plutôt un minimalisme assumé, ainsi qu’un travail de vidéo époustouflant. Katell Paugam signe ici des images d’une grande beauté, accompagnant le texte sans ne jamais rester dans une simple illustration. La mise en scène est pensée en totale corrélation avec les images, jouant sur différentes surfaces de projection (jusqu’à recouvrir entièrement les acteurices), instaurant un dialogue avec le vivant du plateau et travaillant une langue précise où les mots nous parviennent par le chemin le plus direct du plateau aux gradins. Aucune syllabe n’est abandonnée dans l’espace, aucun son ne meurt sans trouver répercussion, aucun mot ne traîne sans avoir déniché une oreille où se loger.
La mise en scène ne tombe pas dans le cliché d’un gamer qui, manette à la main, aurait les yeux rivés sur son écran. Au contraire, Mégane Arnaud enlève tout artifice trop littéral et préfère miser sur la suggestion, activant alors l’imaginaire des spectateurices. Imaginaire parfois un peu embrouillé par le texte. L’autrice, Emmanuelle Destremau, s’empare d’une thématique - le jeu-vidéo - et en soulève un grand nombre de problématiques, de sous-thématiques. Bien qu’intéressant, on s’y noie un peu. Beaucoup de pistes narratives sont abordées sans aller vraiment jusqu’au bout, provoquant la sensation d’une histoire qui ne sait plus très ce qu’elle veut dire. La façon dont le jeu vidéo est abordé semble presque déjà dépassée. Mais le spectacle, lui, ne se perd pas une seule seconde dans toutes ces propositions narratives. Il garde son cap, son esthétique claire et son jeu précis. Les acteurices donnent une vraie chair à leur personnage, permettant au public de s’appuyer sur leur présence afin de pousser leur propre imaginaire. La mise en scène sublime le texte, le révèle en le plaçant devant, au centre, ne tombant jamais dans un didactisme illustratif.
Zdenka Tchamkerten, 4 mars 2026.
Texte Emmanuelle Destremau
Mise en scène Mégane Arnaud
Avec Héloise Cholley, Raphaël Dewnarain, Pierre-Thomas Jourdan, Salomé Lavenir
Scénographie Manon Vergotte
Création vidéo Katell Paugam
Création sonore Tom Beauseigneur
Conception lumière Alexandre Schreiber
