“Millenium’s melancholy“
Une actrice. Quatre saisons. Un an dans la vie du personnage jamais nommé qu’incarne la comédienne Fanny Brulé-Kopp. Un an de tentatives pour comprendre un bout de son monde, d’y comprendre un peu de son sens, un an qui file sans que le personnage ne sache comment, un an d’une vie contemporaine, ponctué de rêves, d’écrans, de rencontres, d’errances dans ce quart de siècle déjà dépassé.
Dans Ce qui m’a pris, nous suivons l’histoire d’une jeune femme animatrice périscolaire qui se déguise en reine des neiges pour le bonheur des enfants et qui, par la suite, se perd dans les affres de la solitude, attendant un signe presque divin qui puisse la tirer de sa torpeur. Sur scène, une comédienne alternant entre le rôle de cette jeune femme animatrice et les divers personnages qui croisent sa route. Pour cela, les mettereuses en scène choisissent l’usage du micro pour pouvoir lui déformer la voix. Tantôt c’est une patronne d’agence à la voix grave, tantôt une multitude d’enfants criant pour que la reine des neiges leur chante une chanson. Fanny Brulé-Kopp passe ainsi de l’un.e à l’autre avec une grande virtuosité.
Le spectacle est constitué de quatre parties, quatre saisons où le personnage traverse des états se délitant de plus en plus. L’on suit ses rêves, ses désirs, sa quête d’une réponse spirituelle totale. En proie aux tourments du 21e siècle, le personnage fait une véritable plongée dans ses propres enfers, se questionnant sur sa relation au monde, sur son absurdité.
Ces quatre parties trouvent des procédés scéniques bien différents. Si la première saison touche presque à la pure comédie, les autres s’adressent au public bien différemment. Tantôt le texte en voix enregistrée, tantôt une adresse frontale au public, pour finir par l’absence même de mots et une fin qui tend à un éternel cycle existentiel.
Marcos Caramés-Blanco livre ici un texte et une co-mise en scène (avec Orane Lemâle) d’une vivacité folle, alliant comédie et tragédie contemporaine. Au centre de ce geste scénique, le jeu d’actrice et le son. La comédienne porte tout le spectacle sans ne jamais s’arrêter. Si au début, l’on met du temps à accepter ce code de jeu très comique, au bord du trop, arrive le moment où tout devient fluide, où l’on suit l’histoire avec joie. Fanny Brulé-Kopp arrive à tendre l’attention des spectateurices par ses ruptures et sa grande précision spatiale. Peut-être peut on questionner un usage trop important de la voix enregistrée qui se révèle être un peu longue et qui impose un rythme moins vivant. Quoi qu’il en soit, l’usage du son ici prend toute sa place et ce, du début à la fin. Et c’est cela qu’on pourrait lui reprocher justement, une surenchère de musique. Or, le spectacle déploie une telle énergie que l’on accepte ce presque trop-plein de notes.
L’écriture de Marcos Caramés-Blanco dépeint tout en humour et en tragédie cette quête d’une nouvelle spiritualité, ou du moins la recherche de quelque chose à quoi se raccrocher. Repenser la pensée, repenser la croyance. L’écriture est dense, naviguant entre un langage très parlé et une poésie des situations, se plaçant toujours entre la réalité et le rêve. Si bien que l’on arrive plus à savoir ce qui est de l’un ou de l’autre. Rendant le rapport au réel très trouble et passionnant. Le spectacle comme un seul mouvement. Un seul mouvement d’une génération (les milleniums) qui cherche sa place dans un monde très agité.
Seulement, cette descente aux enfers tire quelque peu en longueur. L’on se demande si à un moment nous ne serions pas en face d’une jeune femme en plein caprice existentiel et si son état et sa longue torpeur nous concerne véritablement. Et bien oui, elle nous concerne. Malgré une fin un peu étirée, le spectacle prend et donne une vraie décharge émotionnelle. Sans donner de solutions, il nous laisse dans nos troubles et nos questions, à quoi voulons-nous croire aujourd’hui ? À quoi sommes-nous prêt.e.s à croire aujourd’hui ?
Zdenka Tchamkerten, 26 janvier 2026.
Texte Marcos Caramés-Blanco
Mise en scène Marcos Caramés-Blanco et Orane Lemâle
Avec Fanny Brulé-Kopp
Création sonore Juliette Chmielarz
Création lumière et vidéo Laurine Chalon
Scénographie Rachel Testard
Costumes Orane Lemâle
Assistant son Timothée Vierne
Assistant lumière Johan Spangenberg

