Ce soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid
conception
Julien Lewkowicz

© Marie CharbonnierVu au Cent-Quatre dans le cadre du Festival Impatience, le 16 décembre 2026.
“La radio lui donnait de la fièvre “
Détrônant les ondes magnétiques par la vitalité du théâtre, la chambre noire radiophonique de Julien Lewkowicz fait rejaillir Lune de Fiel. Une émission très libre de Radio Fréquence Gaie – qui fête ses quarante ans en 2026 – et dont le spectacle révèle la rebelle énergie du désespoir.
Sans pittoresque et sans mimétisme malvenu – les acteur·rice·s prennent à la fois en charge la modération journalistique et les appels d’auditeur·rice·s – Ce soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid se tient dans l’humilité évocatrice du théâtre et dans la dignité d’une forme qui fait avant tout écouter. Qui fait entendre ces appels irrévérencieux, violemment scabreux parfois, disant la liberté de ton d’une époque mais surtout le paradoxe existentiel de ceux qui s’y meurent. Celui d’individus qui, en prosaïfiant leur chair et leur sexualité à l’antenne (« C'est pas le téléphone pleure c'est le téléphone bande ! ») performent autant leur liberté que leur nécessité de transcender, de carnavaliser leur corps malade du sida par un acte cru de langage.
Dans son temps court, précipité espiègle et tragique, le spectacle de Lewkowicz ressemble à cette cassette que son personnage initial redécouvre et rembobine. La bande magnétique ne fait d’ailleurs qu’une avec la bande humaine : la fin du magnéto théâtral se confond avec la dislocation du petit collectif qui ne peut plus, par la force des choses, tenir ensemble. Ce soir j’ai de la fièvre suit une dramaturgie résurrectionnelle à la linéarité efficace : il s’agit avant tout de faire la fête au grinçant document sonore, matière première et centrale du spectacle, qui donne aux habiles interprètes un plaisir de reenactment vocal et une nostalgie heureuse très visibles. Peut-être que l’enjeu performatif et contemporain du spectacle aurait pu être davantage fondé. Car le geste, aussi ressusciteur et renseignant soit-il, reste en l’état une chambre d’écho très digne mais peu frictionnée par son propre objet – la mort et le sida demeurent sourdement thématisés, et la complexité éthique des années 1980 assez banalisée.
Pierre Lesquelen, 4 mars 2026.
Écriture, mise en scène Julien Lewkowicz
Jeu Laure Blatter, Sarah Calcine, Valentin Clabault, Guillaume Costanza, Julien Lewkowicz
Regard extérieur Hinda Abdelaoui, Liora Jaccottet
Conseils dramaturgiques Louis Le Corno
Création lumière Jerôme Baudouin
Création son Valentin Clabault
