Vive
texte
Joséphine Chaffin

© Julie CherkiVu au Théâtre Sorano le 21 novembre 2025 dans le cadre du festival Supernova
“Rester bouche bée“
Joséphine Chaffin propose une dramaturgie du procès sur la question de l’inceste de manière brillamment didactique. Fond et forme soutiennent un engagement clair au service de la lutte contre les violences faites aux enfants et à la prise de conscience des logiques de pouvoir et de domination qui organisent la silenciation des victimes de viol et/ou d'agression sexuelle. Un procès d’assise en guide de cadre de parole, le monde de la cuisine comme toile de fond dramatique et des intermèdes scéniques inspirés des Fables de La Fontaine comme fil rouge: Vive forme un poing levé d’une redoutable efficacité en permettant de manière très accessible, notamment aux plus jeunes, de mettre des mots éclatants de vérité sur le caractère spécifique et systémique de l’inceste.
L’espace de jeu en quadrifrontal dessine celui d’une salle d’audience : la parenté de la théâtralité des tribunaux avec celle des fables de revanche n’est pas nouvelle mais toujours bien efficiente. Le public est partie prenante du cadre d’énonciation et, par là, invité à regarder et délibérer en son for intérieur. La séance s’ouvre sur un silence de cathédrale pour laisser la parole à la petite Anaïs Lacascade, sept ans, fille et digne héritière de son père, ce héros, le chef étoilé Louis Lacascade. Sa parole est simple bien que douloureuse à entendre; le théâtre fait la preuve qu’elle n’est pas difficile à accueillir si on veut bien l’écouter. Alors qu’elle récite fièrement des vers de La Fontaine appris par cœur, son père pose pour la première fois la main sur elle. Vingt ans plus tard, devenue elle-même une jeune cheffe prometteuse, elle trouve la force de briser l’omerta et de faire reconnaître son crime devant les tribunaux. La loi des mots gagne sur la loi du silence et la loi du plus fort.
L’engagement des interprètes dans cette reconstitution exutoire et cathartique du procès du chef est admirable. Hermine dos Santos est précise et lumineuse; elle bataille sans relâche pour camper une jeune Anaïs endurante contre l’ordre pyramidal, patriarcal et clanique du microcosme de la cuisine, qui se révèle un cadre social très parlant pour l’observation des dynamiques incestueuses à l'œuvre à l’échelle sociétale. Elle nous donne accès à la force subtile et paradoxale d’une jeune femme en défense, défaite et victorieuse à la fois et qui gagne la possibilité de vivre dans le vrai grâce au pouvoir des mots. Clément Carabédian, tour à tour avocat de la plaignante et patriarche agresseur est également un pilier flamboyant de cette dramaturgie. Il complexifie tout avec virtuosité : il donne en même temps à voir une figure masculine écrasante et coupable de ses actes de domination et d’agression en même temps qu’une figure soutenante, accompagnante et juste, sans jamais reproduire l’écueil propre à la théâtralité du procès dans nos sociétés, à savoir d’offrir une tribune spectaculaire au charisme du bourreau et du maître et d’enfoncer la demandeuse de justice dans le silence et l’oubli. C’est la réussite de ce spectacle qui porte bien son nom. Vive remet la survivante au centre.
Anne-Laure Thumerel, 26 janvier 2026.
Texte Joséphine Chaffin
Mise en scène Clément Carabédian et Joséphine Chaffin / Compagnie Superlune
Jeu Clément Carabeédian, Estelle Clément-Bealem, Hermine Dos Santos et Patrick Palmero
Créateur son et musique Théo Rodriguez-Noury
Créatrice lumières Mathilde Domarle
Créatrice costumes Agathe Trotignon
Chorégraphe Nina Vallon
Assistanat à la mise en scène Bastien Guiraudou
Administration, production et diffusion Aurore Santoni
