Ressac
texte
Gabriel Gozlan-Hagendorf

© Géraldine AresteanuVu au Théâtre Nanterre-Amandiers le 11 janvier 2026, dans le cadre du festival “L’Envolée”
“Je ne suis pas une histoire à raconter“
Pour sa première création, Gabriel Gozlan-Hagendorf s’inspire d’une observation auprès des bénévoles de Utopia 56 - association de défense des droits des personnes en situation d’exil et de migration - et des personnes réfugiées bloquées à Calais, initiée lors du dispositif “Croquis de voyage” de la Belle Troupe du Théâtre de Nanterre-Les Amandiers. De cette expérience, il tire un trilogue lagarcien, entre son alter-égo Camille, Alma une femme réfugiée en attente du départ vers l’Angleterre et un policier nationaliste.
Un espace liminal, plage symbolique proche du non-lieu, est délimité au plateau par une mousse blanche insonorisante. L’horizon du quatrième mur, le public, est la mer où se concentre tantôt la projection incertaine d’un point d’arrivée nécessaire à Alma, tantôt les images obsessionnelles et morbides de naufrages et de morts qui habitent le personnage de Camille. Ce rectangle anti-bruit avale le son de pas, dessinant un lieu détaché où prend racine un dialogue poétisant les motivations du vécu des trois personnages. Centré autourde la discussion entre Camille et Alma, l’échange, ponctuellement interrompu par la figure d’un policier - logos ambulant expliquant ses motivations idéologiques sans cesse - se construit autour de l’urgence d’un départ que le bénévole fictif d’Utopia 56 cherche à empêcher. Rythmé par les ordres de quitter les lieux du policier, le débat entre le militant et la réfugiée boucle en ressacs. La peur de Camille fait face à la nécessité vitale pour Alma de traverser la Manche. Le dialogue ne trouvera pas d’issue, le policier fera usage de sa violence physique en mettant à exécution ses menaces ; il ne restera au plateau que Camille, témoin d’une situation face à laquelle il ne reconnaîtra silencieusement que trop tard son impuissance.
Mobilisant un style de jeu déclamatoire et frontal - corps verticaux, gestes figés, mains tendues par les vers libres -, leurs souffles soutiennent une langue du hors-lieu métaphysique, rappelant les innovations poétiques qu’ont pu amener, dans les années 90, les oeuvres de Lagarce, Koltès ou Tiago Rodrigues et dont semble s’inspirer Gabriel Gozlan-Hagendorf. Ce procédé stylistique et l’adoption d’une dramaturgie de la “fiction documentée” produit une sensation d’appropriation d’un récit que la langue esthétise. “Nous agitons nos bras noirs comme des mouchoirs blancs” : la tentation poétisante rejoue ici par exemple un stigmate essentialisant autour de la matérialité de la peau comme vérité ontologique. Là on le stigmate pourrait être renversé par cet effort de transmutation littéraire, le point de focal attribué au personnage de Camille semble annuler toute potentialité d’un dénouement des réflexes coloniaux inconscients. Passant par sa subjectivité, le vécu des personnes primo-concernées se simplifie et devient le trope d’un théâtre occidental habité par une culpabilité coloniale mais aussi par un fantasme autour de la figure de l’exilé·e, et du parcours de migration massive comme d’une tragédie contemporaine. Camille se construit ainsi dans une posture paternaliste, comme un “militant-sachant”, face à Alma dont la volonté de départ semble un caprice, mise en regard avec la rationalité de Camille.
L’omniscience et la bonne volonté de Camille est parfois remis en question par Alma, qui le renvoie partiellement à sa blanchité hégémonique et sa position de white savior, dans des répliques relevant cependant de l’auto-critique déguisée : le vécu de Camille reste le prisme de notre regard. Le policier, lui, marionnette volubile des discours nationalistes fascistes, permet un décalage léger d’avec son stéréotype. La violence dont il est l’agent s’intègre alors à un récit à froid, rationalisé, dont la cohérence tient par la sensation sincère de sa souffrance qu’il compare en symétrie à celle d’Alma. Sa violence n’est pas un débordement personnel, une réaction d’affects, mais le symptôme et la conséquence d’une organisation institutionnelle et idéologique.
C’est peut-être avec cette figure que le dispositif littéraire et dramaturgique révèle le plus de potentialités, par une rhétorisation poétique du récit de soi. Le choix plutôt classique de ce format, tant dans le texte que dans le type de jeu, échoue en effet finalement à renverser le paradigme blanc dominant qui habite trop souvent les récits occidentaux - notamment les fictions documentées - sur les parcours de migration.
Brune Martin et Evodie Gonzalez, 26 janvier 2026.
Texte Gabriel Gozlan-Hagendorf
Mise en scène Pierre-Thomas Jourdan, Gabriel Gozlan-Hagendorf
Avec Flora Chéreau, Axel Godard, Gabriel Gozlan-Hagendorf
Dramaturgie Pierre-Thomas Jourdan
Création sonore Guillaume Bachelé
Création lumière Coralie Pacreau
