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Psicofonía


conception


Faustine Noguès







© Christophe Raynaud de Lage

Vu au théâtre de la Cité Internationale (Paris) le 9 février 2026





“Du silence qui en dit long“



Faustine Noguès invite le public à la suivre dans sa tête : en immersion sonore, nous suivons son chemin de pensée alors qu’elle s’attache de manière processuelle à débonder la mémoire étouffée de sa famille et des deux dernières générations de la société civile espagnole. Elle produit ainsi un plaidoyer antifasciste nécessaire.

Au sein d’un espace vide laissé dans l’ombre se dresse une colonne d’exposition noire sur laquelle est déposée une grosse pierre blanche. Une telle mise en exergue de cette matière compacte et brute lui confère un caractère magique obsédant. L’autrice et comédienne Faustine Noguès, dans l’élan sympathique et énergique des guides de musée, fait irruption pour nous expliquer comment la visite va se dérouler avec le casque à mettre sur nos oreilles et cette seule pierre en guise d’image. On s’inquiète légèrement du procédé un peu farfelu et d’avoir si peu à voir et à entendre mais l’efficacité de l’écriture de Faustine Naugès réside en réalité dans le caractère a priori déceptif de ce qui apparaît ou de ce qui se donne à voir. Les écueils font partie de son chemin de pensée. Circulez, il n’y a rien à voir - c’est justement là où elle creuse presque malgré elle et que le sens se déplie en elle et avec elle.

Utilisant la technique du son binaural pour l'immersion sonore, elle nous propose d’écouter le résultat de son protocole de recherche sur les psicofonías, une pratique consistant à filtrer du bruit blanc d’un enregistrement pour y déceler des messages cachés. Elle a mené cette chasse aux fantômes à partir de sons captés dans différentes ruines d’Europe. Elle nous présente son parcours de pensée et d’enquête, méthodiquement.

En première ligne de sa recherche et régulièrement parasitée par l’impression vague et désagréable qu’elle “n’avançait pas dans la vie” et “ avait des choses à régler avec elle-même”, elle décide en tout premier lieu d’aller explorer les ruines du pays de ses ancêtres, l’Espagne. Cela l’amène, accompagnée de sa collaboratrice au son Colombine Jacquemont, à arpenter les ruines de Belchite, ville entièrement bombardée pendant la guerre d’Espagne en 1937, que Franco a décidé de ne pas réparer et qui est donc restée à l’état de ruines depuis 90 ans. Une fois le son capté et le filtrage du bruit blanc opéré, le message fantômatique paraît passablement insignifiant; alors Faustine veut poursuivre son processus dans une autre ville d’Europe et passer très vite à autre chose. Mais les événements l’en empêchent et la ramènent toujours à la matière compacte et impénétrable de la pierre de Belchite.

C’est là que la dramaturgie de Faustine Noguès, que l’on peut qualifier de processuelle, prend toute sa saveur et son déploiement. De fil en aiguille, son protocole de recherche en but avec l’indécodable message de cette pierre imperturbablement  inerte et muette, l’amène à ne pas quitter les fantômes et les ruines de Belchite et à opérer une trajectoire spéléologique en elle-même pour passer de l’amnésie à la mémoire. Cette excavation personnelle est une aventure en soi : sa pensée bute, saute, se fourvoie, voit remonter des flash-back, s’actualise et finalement « avance »  en poursuivant un processus singulier qui la révèle à elle-même et à son héritage.

Descendante de républicains espagnols, Faustine Noguès découvre sous nos yeux son histoire passée sous silence obligatoire, depuis que la loi d'amnistie de 1977 votée par le parlement espagnol a prévu que la paix pour la société civile espagnole devrait passer par l’amnésie générale. Cette loi est levée en 2022 : alors, les fantômes commencent à parler. Alors,  la pierre de Belchite aussi : elle a son mot à dire aux vivant·e·s de notre époque.

Faustine Noguès produit là une forme accessible et importante à l’heure où l’amnésie semble s’être généralisée et où il est devenu courant voire acceptable de croire qu’on n’a jamais essayé l’extrême droite au pouvoir. Si seulement les pierres du XXe siècle pouvaient parler pour nous rappeler collectivement pourquoi il eut été utile d’inscrire dans le marbre « plus jamais ça ».






Anne-Laure Thumerel, 11 mai 2026.





texte, mise en scène et jeu Faustine Noguès

Le texte Psicofonía paraîtra en avril 2026 aux Éditions l’Œil du Prince

création sonore, composition Colombine Jacquemont

collaboration à la dramaturgie et à la mise en scène Joséphine Supe

création lumière Willy Cessa

musique et voix enregistrées Renaud Déjardin (violoncelle), François Aria (guitare), Nati James (danse flamenco), Olmo Hidalgo (voix)

stage en mise en scène Mélody Fernandez

direction de production Marie Leroy

administratrice de production Lila Boudiaf









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