Et dire que j’ai ton sang dans mes veines
texte et mise en scène
Clément Piednoel Duval

© Christophe Raynaud de LageVu à Théâtre Ouvert (Paris) le 11 février 2026.
“Déploiement d’une terre“
Une grande table, quatre chaises, un piano électrique, une télévision cathodique inclinée, 15 néons délimitant les contours du plateau, de la terre au sol. Un acteur entre. C’est lui. C’est de lui que tout part. C’est de son envie de raconter sa famille, là d’où il vient, là où il a grandi, que naît cette autofiction. Puis, apparaissent le père, la mère, la soeur et le repas habituel peut commencer.
L’on comprend bien vite, grâce à un motif de répétition, qu’ici le quotidien se répète au risque de s’en étouffer. L’on suit le récit d’une terre exploitée à l’excès. Le récit d’un fils qui rêve de quitter cet endroit, de quitter cet endroit d’ennui où il n’y trouve pas de place, où le masculin l’emporte sur le féminin. Le récit d’une fille qui choisit de rester, de lutter, d’essayer de parler d’écologie à un père peu ouvert. Le récit d’une mère qui entame, elle aussi, un chemin de révolte devant la violence de son mari. Et le récit d’un père qui s’impose, qui impose, qui trompe son monde et celle qui l’aime, qui sème une violence se distillant dans les moindres recoins.
Tout part d’une photographie sur laquelle apparaît l’auteur. Comment se fait-il qu’il sourit sur cette photo ? D’où lui vient cette joie ? Lui qui n’a souvenir que d’une relation père-fils froide, d’une enfance triste, pourquoi ses yeux pétillent-ils à cet instant figé ? Clément Piednoel Duval cherche avec humour et profondeur à répondre à toutes ses questions, axant sa mise en scène sur un motif de répétition : la scène du repas de famille. Rituelle, celle-ci se décline, se coupe, se répète et permet à d’autres scènes de se développer au fil du temps qui passe. On ne se lasse pas de regarder les quatre personnages évoluer, s’immergeant alors de plus en plus dans le drame, la salade betterave-oeufs dur devenant petit à petit un élément tragique.
La mise en scène, convoquant plusieurs théâtralités, permet aux acteurices d’explorer pleinement leur jeu, ne les enfermant pas dans une seule chose. Ici, l’absurde dialogue avec le drame et le poétique avec le réalisme, le tout sans se perdre. On voudrait presque que tous les curseurs soient poussés plus loin encore, mais la délicatesse avec laquelle la pièce avance nous détache bien vite de cette envie.
C’est donc par ces différents niveaux de paroles que le spectacle prend tout son rythme et tout son sens. Par une mise en scène en ruptures et en inattendus, l’auteur et metteur en scène vient poser un regard sur sa propre vie sans ne jamais tomber dans la complainte. Que ce soit dans le texte ou dans la mise en scène, il parvient à se questionner lui-même sur les souvenirs qui lui reste, sur ce qui a réellement existé et ce qui relève de l’imaginaire. Il réécrit son histoire pour mieux en révéler ses failles et ses souffrances. Et par cette réécriture, il s’amuse avec la réalité, il la tord, la bidouille, apportant ainsi une dimension fantastique, tirant toutes les ficelles de sa liberté artistique. Le spectacle affirme qu’il n’y a pas qu’une manière de raconter la violence tant elle se loge partout, dans des habitudes, dans un repas familial répété à l’infini, dans des refus lourds de conséquences, dans une tension permanente des corps. En se mettant face à un père, Clément Piednoel Duval se met aussi face à un théâtre lourd de tradition. Et en même temps qu’il en envoie valser un, il en fait virevolter l’autre, proposant même au public d’en être.
Zdenka Tchamkerten, 4 mars 2026.
Texte, mise en scène, scénographie Clément Piednoel Duval (éditions Théâtre Ouvert | Tapuscrit)
Avec Marie-Camille le Baccon, Thomas Stachorsky, Vadim Vidovic, Blanche Vollais
Assistanat à la mise en scène Ambre Germain Cartron
Création lumière Louise Franck, Rémy Raes
Création sonore et vidéo Pierre Hubert, Marius Orjollet
Régie générale Louise Franck
