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“Rester bouche bée“




À partir d’un dialogue imaginé avec l’artiste brésilienne Lygia Park et sa performance, La Bave Anthropophage réalisée en 1979, la chorégraphe et plasticienne Clarissa Baumann tire les fils du néo-concrétisme jusqu’à nous. Sa fascinante performance bouche, bave, main détourne la fonction relationnelle de l’organe langue et renoue avec la fonction orientationnelle des mains jusqu’à synthétiser les deux en déroulant une bobine de fil contenue dans sa cavité bucale pour cartographier son passage avant de disparaître. L’organicité de ce geste puissant et poétique est difficile à décrire tant il est mystérieux et profondément ancré dans une expérience de réception empathique en lien avec le corps de la performeuse.

La séance se tient dans un espace blanc où il fait chaud. Au sol, une sorte de nature morte aux couleurs vives et acidulées. Sur une sorte de peau rugueuse orangée, des fruits tropicaux exhibent leur chaire et leur noyau; des agrumes séchés ou en décomposition révèlent leur pulpe défraîchie et asséchée. De ce fait, la nature morte respire encore. Elle continue de pourrir, se désagréger, se déverser en liquide ou se changer en mousse. Assise à même le sol et partie prenante du tableau, Clarissa Baumann dissimule son visage derrière un ballon gonflé rose qu’elle dégonfle très lentement et dont elle aspire l’air par sa bouche. Son ventre effectue les balancements de la respiration. La glotte bat son plein pour accueillir ce flux continu. Une fois que son corps est devenu le contenant de tout cet air, la matière plastique relâchée du ballon dégonflé devient elle aussi un élément à transformer de manière organique dans la continuité d’un mouvement qui se déverse et se décompose. Dans une lente processualité, Clarissa Baumann entreprend de mettre en scène l’obscène de la bouche.

Elle se déverse et se déploie comme pour faire le tour de tous ses usages possibles. Ses fonctions organiques et non relationnelles nous apparaissent d’autant plus nettement qu’elle ne nous donnera jamais complètement accès à son visage. Empêché dans nos mécanismes d’identification et de personnalisation, elle nous maintient ainsi au stade buccal de notre réception. La bouche finit par nous apparaître comme une cavité pleine et hyperactive qui travaille à être la porte d’entrée des entrailles, un obscène encore plus profond, impossible à voir mais que l’on peut deviner grâce au mouvement du contenant (le gonflement, la respiration, la déglutition, le gargarisme…) et à ses sécrétions (la bave, le souffle, les résidus).
Ce que produit Clarissa Baumann ici est d’une grande beauté et d’une grande sensualité. Par un effet presque magique, elle nous décroche la mâchoire et une activité fantôme semble se loger dans notre bouche. Nous respirons et bavons presque à notre tour.

Après avoir mis son corps en état de porter à notre conscience sa condition caverneuse et grouillante, elle finit par introduire dans sa bouche de manière imperceptible un petit corps étranger, une bobine de fil orangé, qu’elle va dérouler répétitivement jusqu’à avoir fait trace de son passage. Ce geste, devenu peut-être un classique du néo-concret, réanime non seulement celui de Lygia Park mais aussi sa propre inépuisabilité, en termes mécaniste et symbolique. Clarissa Baumann clôture ainsi la séance: en nous laissant là, face à ce nouveau gouffre poétique sublime qu’est l’inépuisement du principe de déroulement et de déversement.



Anne-Laure Thumerel, 26 janvier 2026.



Conception et interprétation Clarissa Baumann





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