Rapsodia
texte et mise en scène
Clara Lloret Parra

© Eric PicardieVu au théâtre du Chariot (Paris) le 7 avril 2026
“Les voix de Rosario“
Minimaliste car le plateau nu ponctué de quelques instruments et objets suspendus laisse le champ ouvert à la capacité d'évocation du jeu physique de Clara Lloret Para ; polyphonique, car le jeu d'actrice se tisse avec un répertoire musical de chants ibériques interprétés par la même actrice, qui signe la mise en scène également, accompagnée par les mélodies de Raphaël Dubert.
La pièce se termine par un discret mais ferme ancrage dans notre présent. La loi promulguée fin 2022 sur la mémoire démocratique en Espagne a été abrogée en 2024 dans trois régions, et remplacée par un décret floutant les enjeux et distinctions historiques, par exemple en retirant le terme de dictature pour ne parler que de franquisme. C'est ici le fil de la voix humaine que le spectacle tire, rappelant que l'Histoire est toujours la multiplicité des histoires vécues, qu'on tait, qu'on oublie, qu'on ne sait pas entendre. Ainsi, avec cette scène d'ouverture de la grand-mère de la comédienne qui insiste pour que sa petite-fille l'écoute. Car, on a beau connaître l'histoire par les livres, dans les cours du collège et du lycée, on l’entend pour la première fois lorsqu'un.e aïeul.le se décide, parfois sous le coup de l'injustice, à parler. Et on voit trop rarement ces grands-parents insister, forcer ces jeunes à s'arrêter deux secondes dans la frénésie du présent, pour tendre l'oreille.
Et ce témoignage n'est pas glorieux, sans être honteux. Il est lui-même le témoignage d'une autre vie, d'un autre choix, celui de cette sœur Rosario, qui n'a pas traversé les Pyrénées pour fuir la dictature franquiste, mais s'y est confrontée, au prix de sa vie. C'est la culpabilité de cette fuite que la prise de la parole de la grand-mère a surmontée. Et en redonnant sa voix à Rosario, ce sont les chants traditionnels, les chants des républicains que l'on entend. C'est aussi dans le chant que les voix vibrantes, que les corps affectés par une histoire commune se retrouvent. En contrepoint, le discours franquiste sur le rôle dévolu aux femmes se fait entendre, inscrivant dans le plaisir de l'écoute la réalité politique dont ces chants sont chargés. La forme rhapsodique d'Arsenika se construit ainsi dans cette pluralité des formes par lesquelles ce qui est éprouvé se conserve et se transmet.
William Fujiwara, 11 mai 2026.
Texte et mise en scène Clara Lloret Parra
avec Clara Lloret Parra et Raphaël Dubert
