“Cherche Ange Fou de balle“
Au théâtre de la Reine-Blanche, la compagnie Sochin présentait Duras-Platini, dont la matière principale vient de l'étonnant entretien fait par Marguerite Duras pour Libération au lendemain de la parution d'une autobiographie de Michel Platini, Ma vie comme un match. Entre désacralisation et sur-sacralisation, Barbara Chanut avec Duras-Platini joue un match serré avec la gloire increvable.
Au commencement était le monstre sacré. Platini s'avance sur scène, ici à l'image de sa véritable scène de jeu – un carré de gazon que le public encadre en bifrontal. On ne peut raconter une vie que lorsqu'elle est finie, et alors les éléments peuvent chercher et prendre leur sens au sein d'une totalité enfin achevée. Platini par Platini s'ouvre ainsi par l'acte de mort de sa vraie vie, celle du joueur quittant une dernière fois le terrain de la Juventus de Turin. Le jeu très maîtrisé de Neil-Adam Mohammedi rassemble paradoxalement les traits d'un théâtre épique et transfigurateur. L'aura du monstre sacré s'atténue au fur et à mesure que le récit égraine les détails singuliers qui l'humanisent, les noms propres de cette cohorte humaine qui l'a porté et que lui-même a soutenue, par l'éthique du sport, par un paysage de Nancy qui nous vient et la route de bitume par laquelle le champion solitaire s'en va retrouver son foyer. Le monsieur a son panthéon, une grandeur peut-être un peu moins ridicule et un peu plus justifiée que chez nous autres, il a en nombre les palmes et couronnes de la gloire, coupes et supercoupes, dont il rappelle le goût de la sueur. En filigrane passe une fêlure, à peine nommée, d'un nom inconnu chez les moins de quarante ans non footeux.ses.
Vint alors un deuxième monstre sacré. Heureusement, un plus un ne fait pas forcément deux ni zéro. Duras s'intéresse à la courbe descendante de Platini, à son point d'inflexion. Elle cherche à localiser, à saisir le profil et l'ampleur de cette première marque d'une chute. C'est le drame d'Heysel, nom très vite dit auparavant, à deux ou trois reprises, sans développement. Au cours d'une rencontre Juventus-Liverpool au stade belge de Heysel, les hooligans anglais chargent la tribune voisine où des italiens sont présents, déclenchant un mouvement de foule et la mort de 39 personnes. C'est alors dit Platini qu'il a quitté l'innocence de l'enfance, qu'il est devenu un homme. Donc Duras regarde Platini, et elle ne voit ni un homme nu sous son maillot, ni un monstre sacré, mais un ange. C'est un ange qui passe sur l'écran, un esprit qui répand sa joie lors du but. Il file même sur une ligne que celle humaine où Heysel marque une césure. À la fin, dans la version Duras par Platini, il dira qu'elle n'avait à l'évidence jamais vu de football. C'est tout à fait possible qu'elle n'ait fait que l'imaginer. Olivier Saccomano dans Le théâtre comme pensée déplie cette remarque qu'une idée géniale du théâtre, c'est que le public regarde quelqu'un qui regarde quelqu'un. Autour de ce gazon de scène, nous regardons Duras qui regarde et imagine Platini, non pas comme un homme, ni même comme un monstre, mais comme un ange qu'elle a vu passer en image. Le Duras de Cyrielle Rayet formule cette marge de liberté, au risque du ridicule de l'excès, de la politesse pantoise de l’autre: face au génie et au sacré qui impressionne et se porte hors-norme, se faire monstre, ou bête, et chercher l'ange.
William Fujiwara, 26 janvier 2026.
d’après l’interview des 14 et 15 décembre 1987 dans Libération
mise en scène Barbara Chanut
Avec Neil-Adam Mohammedi, Cyrielle Rayet et la présence de Barbara Chanut et Liza Lamy
Scénographie Barbara Chanut
Co-création lumière et régie générale Clément Balcon
Co-création lumière et régie lumière Rose Bienvenu
Son Liza Lamy
Dramaturgie Louis Ripault

