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Quand on dort on n’a pas faim


conception


Anthony Martine







© Fabrice Robin

Vu à la Manufacture le 8 juillet 2026





“Bien choisir ses rêves d'émancipation“



Tout commence comme dans Princes et Princesses. Un joli château de poupée avec sa tour en carton est installé sur le plateau. Un rideau central ouvre sur le lointain. Un arbre magique sur le côté réserve ses mystères. Une silhouette majestueuse apparaît en ombres chinoises et la féérie commence. Il était une fois, un garçon qui avait très très faim dans sa banlieue périphérique et qui était sur le point d'entrer à la cour pour changer les choses.

Un jour, le jeune et brillant Anthony Martine se voit remettre la clé qui ouvre toutes les portes. Il est admis en classe préparatoire littéraire au très réputé lycée Henry IV à Paris. Pour ses parents, c'est un miracle. C'est « la voie royale », comme on dit ! Lui, se rêve déjà en parisienne des beaux-quartiers, en princesse, en star de cinéma, en blonde fragile dont les hommes blancs tombent éperdument amoureux. À nous deux Paris ! Le jeune Rastignac est paré pour son ascension fulgurante et jure de « venger sa race » à la capitale en prenant le pouvoir du château de l'intérieur. Il en oublie (presque) la prophétie de son vieux père qu'une vie passée à subir le racisme institutionnalisé a rendu lucide et résigné : pour tes petits camarades de prépa, tu seras toujours le bouffon.

Arrivé au fameux lycée, l'élu de Parcoursup dissocie et déchante: comme souvent face au racisme – sexisme - classisme- validisme (le feuilleté d'oppressions capitalistes) les personnes qui accèdent aux sphères de pouvoir réservées aux possédants blancs bourgeois connaissent le sentiment violent d'être les premières sur le terrain et sont très seules. Dans ses vidéos d'archives personnelles, Anthony a le sourire parmi ses blond·e·s camarades de classe mais ne semble pas réussir à se lier d'amitié. En classe, on lui transmet la culture et de la pensée bourgeoises occidentales mais il ne connaît aucune épiphanie intellectuelle. Il regarde avec étonnement et envie les coffres et trésors conservés et accumulés au château qu'aucun savoir ou mérite ne pourra jamais débloquer : c'est le patrimoine et le capital financier des blancs bourgeois qui l'entourent. Il planche pour atteindre cette fameuse excellence qu'il est censé atteindre mais il est scruté, évalué par des professeurs-gardiens de la citadelle privilégiée qui, jamais ne prennent en compte son capital de départ, considérablement moindre que celui de ses camarades. Pour continuer à en être, il vit caché sous un masque blanc.

Sous le masque, en revanche, ça déménage et ça se passe à l'avant-scène, de l'autre côté du rideau où il est l'ombre de lui-même. De ce côté du monde intérieur, c'est Paris Ardant qui mène la barque. Elle est noire, queer et flamboyante dans son costume d'Arlequin hyper sexy ; c'est la version drag de Fanny Ardant. Elle est une amie imaginaire exubérante qui se moque à gorge déployée des maladresses d'Anthony dans la poursuite de son voyage initiatique au cœur du cinquième arrondissement. Comme elle sait qu'il a très très faim, elle lui donne les clés de la capitale : les boîtes où danser et un profil Tinder. Entre le cours de grec et de latin, elle pousse son Candide à multiplier les plans-cul avec les hommes et à sortir. Mais cette effervescence fait long feu. Alors qu'Anthony dévore la vie parisienne à pleines dents, la prophétie du père se réalise.

Anthony subit une attaque raciste de la part de ses camarades de classe et ses rêves en blanc s'écroulent. Il réalise qu'il est aussi évalué et fétichisé en classe prépa que sur Tinder. Il quitte la prépa et Paris. Alors qu'il est complètement perdu, sa sœur Mérèndys, qui tressait dans l'ombre pendant toute la première partie, l'aide à se retrouver. Elle lui offre un lien indéfectible comme un filet affectif de sécurité. Le donjon du château s'ouvre pour découvrir un petit cocon cosy où Anthony Martine s'abreuve à d'autres sources intellectuelles et culturelles.

La deuxième partie installe un talk-show animé par Anthony et Mérèndys, « Every Nigger is a star » où l'esprit du black love règne et crée un espace safe pour Anthony, qui finit par se séparer de ses références blanches pour assumer pleinement son identité, sa culture et sa beauté. Il se confie au micro comme la nouvelle star qu'il assume désormais être: il s'inspire des écrits de Audre Lorde ou encore des kings and queens de la neo-soul ou du R'n'B comme Frank Ocean, Eryka Badu ou Solange. Le spectacle change radicalement de visage : il « agit » désormais moins les références pop culture qu'il ne les cite ou les célèbrent avec déférence. En terme de dramaturgie, cela fait chuter l'énergie créatrice et irrévérencieuse de la première partie, selon nous, plus fertile scéniquement parlant. De la célébration de la culture afro-descendante, on glisse vite vers une séance de pédagogie qui installe une prise de hauteur sur les spectateur·ice·s, désormais enfermé·e·s ans la posture de l'apprenant ou du réceptacle compassionnel.

Dans son parcours initiatique, Anthony Martine a réussi à s'identifier à d'autres stars qui lui ont permis de ne plus dissocier et de faire tomber son masque blanc, c'est ce que l'on comprend. Mais son désir d'atteindre les sommets est toujours intact. Ses figures de réussite sont toujours des millionnaires. Le jeune homme a toujours très faim et le rêve néolibéral d'empowerment apparaît tenace. On attend donc avec impatience le futur chapitre anticapitaliste de cette autobiographie théâtrale savoureuse, bien que moins politiquement à charge contre les structures pyramidales et les possédants qu'elle ne s'y croirait.




Anne-Laure Thumerel, 24 juillet 2026





Mise en scène Anthony Martine

Jeu Anthony Martine et Mérèndys Martine

Assistant à la mise en scène Fabien Chapeira

Dramaturgie  Léo Landon Barret

Scénographie  Shehrazad Dermé

Assistante Scénographie Maya Ali

Création Lumière Jérôme Baudouin

Musique originale Louise BSX

Création Vidéo Maël Kajdan

Création costumes et accessoires Mérèndys Martine

Masque  Justin Pastres

La Lune  Sarah Maison







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