SODIUM

texte


ZACHARIE LAURENT

mise en scène


ALICE GOZLAN







© Quentin Maudet

Vu au Théâtre de Vanves - 18 janvier 2023


                                    

“Tout ça pour pécho“




Sodium éprouve les différentes voies de la SF, du journalisme éclairé, et de l’activisme artistique face à la fin du monde. En ouverture, un visage de femme apparaît dans l’obscurité. Elle refuse « la paix et la sécurité » qu’on lui prépare. Elle aspire à un nouvel héroïsme.

Le spectacle construit la réponse à cet appel, suivant deux lignes entremêlées. D’une part des fragments du roman de science-fiction Sodium. De l’autre la vie sur trois générations d’un espace, dans le fond d’une vallée française ravagée par l’activité d’une mine, qui est tour à tour une chambre d’hôtel, une salle de rédaction et une résidence artistique. Le texte écrit par Zacharie Lorent - également comédien dans le spectacle - est une construction assez complexe d’échos entre des épisodes du roman et des situations ayant lieu dans cet espace. Un écran sur un mur en milieu de scène permet des projections de mots et de vidéos, des incises où pulse l’inconscient. La réalité sociale en prise avec un problème politique se double d’un flux d’images mythiques et archétypales : un appel au secours, la résistance clandestine, la bataille finale pour la survie du monde. À la troisième génération, les militants artistes mènent une action pour repousser l’avancement de l’exploitation de la mine. Le combat final du roman s’y superpose. Les deux lignes du spectacle finissent par se symboliser l’une l’autre. L’action politique a retrouvé un héroïsme, par la voie du théâtre.

Ainsi le spectacle résout-il les enjeux posés en ouverture, d’une façon toutefois problématique. « Nous sommes la planète qui se défend » conclut la pièce avec ce slogan tiré des mouvements contemporains d’écologie politique. Mais comment représenter « la planète », cette multitude opaque d’humains et de non-humains ? La question inclut et dépasse l’enjeu des stigmates de l’acteur - beau jeune homme blanc- qui dit « Nous sommes la planète ». Elle concerne aussi un montage d’images projeté sur l’écran, qui scande la succession des années depuis 1972 jusqu’à nos jours et au-delà. Ce temps qui défile dans la catastrophe en cours a différentes figures, plus ou moins sympathiques : les présidentielles françaises, le rapport Halte à la croissance !, la fonte des glaciers, Coluche, les animés japonais, José Bové, Une vérité qui dérange d’Al Gore, Extinction Rebellion. Il s’agit d’une somme de clichés qui tissent un imaginaire collectif. Quelle intelligibilité produit ce montage, ou alors quel est le sens dramaturgique d’une telle inintelligibilité ? Mais avant tout, peut-on donner un point de vue seulement national ou occidental d’une histoire qui se veut et se doit d’être mondiale ? Dans le récit mondialisé de la fin du monde, l’Europe doit être provincialisée, l’Histoire défaite et retissée des Histoires, et les personnages réélaborés en personnages conceptuels. « Le destin, c’est la politique » dit Mathilde. C’est désormais une héroïne qui reprend le mot de Hegel à propos de cette figure de l’histoire universelle en marche qu’il voyait en Napoléon. Mais là où Mathilde clame une liberté d’initiative et une responsabilité à s’engager politiquement, à faire bifurquer le destin funeste du monde, on n’a pas pu ne pas entendre aussi une condamnation : ce destin funeste, c’est la polique occidentale. N’est-ce pas la même histoire qui se répète ?

La dramaturgie mobilise ainsi des schémas de pensée communs avec ce qu’elle déserte ou combat. La verve révolutionnaire de cette écriture finement architecturée est aussi symptomatique de la crise en question. Peut-on distinguer un mauvais mythe - celui du progrès - et le bon mythe - celui du messie politique? L’appel à un ailleurs contient toujours le risque d’une oblitération du réel derrière la puissante magie du langage. Rimbaud, parmi d’autres, rappelait, au coeur de la passion, que « la vraie vie est absente, nous ne sommes pas au monde ». Le spectacle pourtant met en oeuvre implicitement des réponses plus intéressantes. À la deuxième génération, les journalistes préparent une interview avec la direction de l’usine. Il faudra arracher des informations, pousser à la faute, faire sentir un rapport de forces. Et pour cela ils répètent cette situation comme on répète une scène de théâtre. On retrouve ici les conceptions d’Augusto Boal du théâtre de l’opprimé. Le théâtre n’est pas l’action politique, mais une précieuse étape préparatoire. La scène permet de changer de perspective, de jouer l’ennemi et ainsi de s’entraîner à ce difficile travail de traduction, ou de diplomatie comme dirait Bruno Latour.  Rejouer les situations réelles, c’est aussi jouer la catastrophe pour en réchapper et sentir la joie d’être en vie. L’imminence de la fin du monde est retournée en occasion de drague et de blague.  « Tout ça pour pécho » se disent les deux acteur.ices après avoir enfin assumé et accepté leur désir réciproque. C’est sûrement trop léger, et pas du tout à la hauteur du problème. Et pourquoi pas ? Ce plaisir enfantin ouvre au moins un espace de jeu dans ce catastrophisme monolithique dont on se demande s’il ne sert pas aussi d’assommoir.

La plus belle idée du spectacle est d’avoir fait de la scénographie, réalisée par Salma Bordes,  une œuvre  selon la conception de Arendt, c’est-à-dire un objet qui dure dans le temps, accompagne et accueille la vie humaine. En articulant finement le décors, la lumière et le jeu d’acteur.ices, la scénographie produit l’ambiance d’une chambre d’hôtel miteuse, la chaleur routinière d’une salle de réunion du journal, et à l’inverse le cube blanc aseptisé d’une résidence d’artistes où surgit pourtant la passion. La dramaturgie d’Alice Gozlan pensée en trois générations nous amène aussi à voir l’oeuvre à travers le temps, à la manière d’un personnage au cours de sa vie. À côté d’une impossible représentation humaine de l’humanité et de la planète, Sodium construit cet autre personnage, silencieux lui : cet espace dont le mode de présence travaille en nous une forme d’attention dont l’écologie du sensible démontre toute l’importance.



William Fujiwara, 8 février 2023.




Distribution

Texte Zacharie Lorent

Mise en scène Alice Gozlan

Jeu Julia de Reyke, Zacharie Lorent, Mélissa Irma, Thibault Pasquier

Musique Nabila Mekkid

Lumières Quentin Maudet

Scénographie Salma Bordes

Assistante scénographie Fauve

Création sonore Nicolas Hadot

Costumes Marjolaine Mansot

Couture Nathalie Sauvage

Vidéo Julia de Reyke, Nicolas Matuszewski, Thomas Harel

Régie lumière et vidéo Eliah Ramon

Régie plateau Adèle Collet




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