MANIFESTE
Manifeste de Détectives Sauvages : critique élargie de la scène
Odéon Théâtre de l’Europe, 12 octobre 2026
Odéon Théâtre de l’Europe, 12 octobre 2026
“Un temps la critique accompagne l’œuvre“
En juillet 2022, au théâtre de la Manufacture à Avignon, nous inaugurions le journal en ligne Détectives Sauvages, dont le titre est inspiré du roman de l’auteur chilien Roberto Bolaño. Les Détectives Sauvages est un roman qui parle de revues, de revues éphémères qui ont rassemblé, dans l’Amérique du Sud des années 1970, des poèmes et des critiques — des critiques écrites par des jeunes poètes·esses sur des jeunes poètes·esses. On trouve ces mots dans le roman de Bolaño, au chapitre 23, qui nous inspirent toujours beaucoup aujourd’hui : “Un temps la Critique accompagne l’Œuvre, ensuite la Critique s’évanouit et ce sont les Lecteurs qui l’accompagnent. Le voyage peut être long ou court. Ensuite les Lecteurs meurent un par un et l’Œuvre poursuit sa route seule, même si une autre Critique et d’autres Lecteurs peu à peu s’adaptent à l’allure de son cinglage. Ensuite la Critique meurt encore une fois et les Lecteurs meurent encore une fois et sur cette piste d’ossements l’Œuvre poursuit son voyage vers la solitude.“
Si ces phrases nous touchent, c’est parce qu’elles mettent la critique dans la même situation d’humilité, dans la même inquiétude que celle des artistes. La critique y est envisagée comme un exercice fragile, provisoire ; comme un texte très au présent qui cherche d’abord à creuser un pressentiment, une sensation — la sensation subjective et sincère de ce que l’œuvre a produit, intérieurement, sur celui ou celle qui écrit ; le pressentiment plus large, plus objectif de la manière dont l’œuvre semble avoir agi sur le réel ; le pressentiment de son action sociale, politique, de sa force d’événement. La critique n’est donc pas un texte venant décréter, définitivement, la valeur des œuvres, mais un espace d’enquête, en mouvement, prise dans le désaccord, ne cherchant pas à se conclure, tentant d’abord de formaliser la rencontre entre un geste artistique et une époque.
Si ces phrases nous touchent, c’est parce qu’elles mettent la critique dans la même situation d’humilité, dans la même inquiétude que celle des artistes. La critique y est envisagée comme un exercice fragile, provisoire ; comme un texte très au présent qui cherche d’abord à creuser un pressentiment, une sensation — la sensation subjective et sincère de ce que l’œuvre a produit, intérieurement, sur celui ou celle qui écrit ; le pressentiment plus large, plus objectif de la manière dont l’œuvre semble avoir agi sur le réel ; le pressentiment de son action sociale, politique, de sa force d’événement. La critique n’est donc pas un texte venant décréter, définitivement, la valeur des œuvres, mais un espace d’enquête, en mouvement, prise dans le désaccord, ne cherchant pas à se conclure, tentant d’abord de formaliser la rencontre entre un geste artistique et une époque.
L’amour de l’art
Ces mots de Bolaño nous parlent pour une autre raison : ils témoignent d’une critique qui s’écrit dans l’amour de l’art, d’une critique empathique qui ne parle pas des œuvres mais avec les œuvres ; d’une critique qui cherche, parfois même, à ne plus parler avec sa langue rationnelle de critique mais avec le langage des poètes, des artistes. Et Bolaño évoque un temps où ni la critique ni l’art n’étaient entrés dans le jeu libéral et frontal qu’on connaît aujourd’hui ; à l’heure des notations standardisantes des œuvres d’art - avec des T, avec des étoiles, avec des sites de critique théâtrales qui classent les œuvres par entrées prescriptives et normatives (« coup de cœur », « à voir », « moyen », « décevant »). La question de la critique innerve et énerve toute l'œuvre de Bolaño qui lui consacre une partie entière dans son autre roman-somme, 2666. Dans les Détectives sauvages, les poètes réalviscéralistes conversent, échangent et s’échangent des livres, des baisers et des bouteilles de mezcal : ce sont des jeunes gens qui ont en commun la rage, le désir et l’appétit dévorant et vorace de ceux que l’art sauve et terrasse, que l’art travaille et fauche ; pour qui l’art était l’autre alternative à la guérilla et à la lutte armée. Ils s’écharpent et s’animent, ils débattent et racontent : bref, ils pratiquent la critique comme ils vivent et comme ils créent. À l’origine de notre journal, en écrivant sur les gestes de jeunes créateur·rice·s, il y avait le désir que la critique cesse d’affronter les artistes, qu’elle ne soit plus un couperet venu faire son affaire aux spectacles. Sans complaisance, sans faire du tout disparaître le jugement — sinon l’essence même de la critique s’évanouirait — nous envisageons la critique théâtrale d’abord comme un déploiement dramaturgique, comme l’analyse sensible d’une œuvre qui assume la subjectivité et la relativité de sa lecture. Nous visons une critique généreuse, qui cherche modestement, à « augmenter » les spectacles – pour reprendre les mots de la metteuse en scène Tiphaine Raffier qui, en 2022, écrivait le texte inaugural de notre journal.
Pour se tenir dans le présent, dans le bruissement incertain de la scène théâtrale, où tout reste à faire et à penser, Détectives Sauvages s’est attaché pendant quatre ans à faire le portrait critique d’une nouvelle génération d’artistes — les artistes de moins de 35 ans, selon le critère que nous nous étions fixé en 2022. Le journal venait alors répondre à un vrai manque du journalisme théâtral ; à une certaine silenciation des jeunes créations et à leur fréquente infantilisation – les journalistes sur-employant, à leur encontre, le vocabulaire de la promesse, de l’embryon, de l’herbe verte ; la métaphore de la petite friandise pas encore très consommable mais bien acidulée. Aujourd’hui, même si la situation des jeunes artistes est plus précaire que jamais, elle a tout de même sensiblement évolué. Avec l’arrivée d’une nouvelle génération de directeur·rice·s, la parité générationnelle dans les programmations semble être devenue une plus grande priorité ; même si la festivalisation de la jeune création a souvent la dent dure.
Nous déplorions, en 2022, que seuls 3% des critiques publiées par les médias nationaux (en ligne ou sur papier) soient consacrées à des jeunes artistes de théâtre. Nous nous réjouissons que l’intérêt médiatique pour la jeune création ait sensiblement augmenté. Peut-être est-ce dû à la place plus importante que la jeune création prend dans les programmations. Peut-être est-ce dû à la diminution globale du nombre de créations, qui permet aux médias de couvrir plus efficacement le champ de la création théâtrale. Cependant, nous regrettons que cette meilleure couverture médiatique des jeunes créateur·rice·s soit déterminée par les mêmes circuits valorisés de programmation. En effet, à l’heure d’une diminution drastique des moyens de production et des possibilités de diffusion, il nous paraît plus que jamais essentiel que l’espace médiatique ne se contente pas de renseigner le champ artistique et les œuvres que celui-ci met déjà en valeur. Aujourd’hui, en effet, pour des raisons matérielles de rentabilité, d’utilité, de lisibilité des critiques, seuls les spectacles promis à une tournée, encore diffusés après la parution d’un papier, sont couverts. Et cela laisse dans l’ombre beaucoup d’œuvres éphémères, de premier spectacles aussitôt apparus que disparus qui, grâce à la critique justement, trouvent un écho auprès des professionnel·le·s et du public, et espèrent une diffusion future. Nous avons mesuré, pendant ces quatre années, la force prescriptive des critiques (auprès des programmateur·rice·s notamment) sur des œuvres au destin incertain, et nous continuerons à leur accorder une grande place. Plus largement, Détectives Sauvages restera un journal hostile à l’instantanéité, au compte rendu immédiat, présentiste du champ théâtral. On y parlera de spectacles même s’ils ne jouent plus, justement pour espérer qu’ils se jouent encore.
Pour se tenir dans le présent, dans le bruissement incertain de la scène théâtrale, où tout reste à faire et à penser, Détectives Sauvages s’est attaché pendant quatre ans à faire le portrait critique d’une nouvelle génération d’artistes — les artistes de moins de 35 ans, selon le critère que nous nous étions fixé en 2022. Le journal venait alors répondre à un vrai manque du journalisme théâtral ; à une certaine silenciation des jeunes créations et à leur fréquente infantilisation – les journalistes sur-employant, à leur encontre, le vocabulaire de la promesse, de l’embryon, de l’herbe verte ; la métaphore de la petite friandise pas encore très consommable mais bien acidulée. Aujourd’hui, même si la situation des jeunes artistes est plus précaire que jamais, elle a tout de même sensiblement évolué. Avec l’arrivée d’une nouvelle génération de directeur·rice·s, la parité générationnelle dans les programmations semble être devenue une plus grande priorité ; même si la festivalisation de la jeune création a souvent la dent dure.
Nous déplorions, en 2022, que seuls 3% des critiques publiées par les médias nationaux (en ligne ou sur papier) soient consacrées à des jeunes artistes de théâtre. Nous nous réjouissons que l’intérêt médiatique pour la jeune création ait sensiblement augmenté. Peut-être est-ce dû à la place plus importante que la jeune création prend dans les programmations. Peut-être est-ce dû à la diminution globale du nombre de créations, qui permet aux médias de couvrir plus efficacement le champ de la création théâtrale. Cependant, nous regrettons que cette meilleure couverture médiatique des jeunes créateur·rice·s soit déterminée par les mêmes circuits valorisés de programmation. En effet, à l’heure d’une diminution drastique des moyens de production et des possibilités de diffusion, il nous paraît plus que jamais essentiel que l’espace médiatique ne se contente pas de renseigner le champ artistique et les œuvres que celui-ci met déjà en valeur. Aujourd’hui, en effet, pour des raisons matérielles de rentabilité, d’utilité, de lisibilité des critiques, seuls les spectacles promis à une tournée, encore diffusés après la parution d’un papier, sont couverts. Et cela laisse dans l’ombre beaucoup d’œuvres éphémères, de premier spectacles aussitôt apparus que disparus qui, grâce à la critique justement, trouvent un écho auprès des professionnel·le·s et du public, et espèrent une diffusion future. Nous avons mesuré, pendant ces quatre années, la force prescriptive des critiques (auprès des programmateur·rice·s notamment) sur des œuvres au destin incertain, et nous continuerons à leur accorder une grande place. Plus largement, Détectives Sauvages restera un journal hostile à l’instantanéité, au compte rendu immédiat, présentiste du champ théâtral. On y parlera de spectacles même s’ils ne jouent plus, justement pour espérer qu’ils se jouent encore.
Une époque théâtrale
Si nous souhaitons, à l’occasion de nos quatre ans, refonder notre ligne éditoriale, c’est que nous avons le sentiment, aujourd’hui, que ce n’est plus seulement la jeune création qui a besoin d’être accompagnée plus dignement – moins frontalement et moins libéralement – par la critique. Mais bien l’ensemble de la production théâtrale, plus précarisée que jamais, drastiquement dévaluée par la classe politique alors même –– le paradoxe n’a cessé d’être pointé cet été à l’heure des luttes contre le gel des subventions –– que le public du théâtre est toujours très nombreux. Ainsi, même s’il gardera sa couleur verte qui évoque pour certains l’herbe fraîche, la jeune pousse, Détectives Sauvages ne sera plus un journal uniquement consacré à la jeune création mais bien à l’ensemble du champ théâtral. Dans nos Unes, qui paraîtront désormais chaque vendredi, des critiques d’artistes aguerris côtoieront celles de spectacles beaucoup moins médiatisés.
À travers nos enquêtes, nous voudrions dresser le portrait tangible de l’époque théâtrale, autrement dit de l’époque telle qu’elle est regardée, investie, chahutée ou niée par le théâtre. Pour ce faire, nous chercherons toujours à inscrire les spectacles dans le réel qui les entoure, à élargir la critique des seules œuvres aux questions contemporaines qu’elles contiennent, à déceler la chose politique — audacieusement politique, platement politique, insuffisamment politique — à l’œuvre dans l’esthétique, dans la dramaturgie des spectacles. Et nous chercherons conjointement à rendre nos critiques elles-mêmes plus réelles, plus vivantes, en les pensant comme des espaces d’interrogations actifs, parfois irrésolus ; comme des critiques situées, mouvementées par nos intuitions actuelles, par les faits, par les références, par les œuvres, par les choses qui nous traversent au-delà du théâtre. Ainsi, Détectives Sauvages continuera à être ce portrait au présent de la scène théâtrale, maintenant l’exigence d’une critique qui ne s’installe pas dans des automatismes de réflexion et de jugement. D’une critique reliée aux à côtés du théâtre — à l’actualité des sciences humaines, à celle du cinéma, de la littérature… D’une critique qui estime qu’on ne peut pas appréhender et juger les nouvelles dramaturgies, les nouvelles esthétiques, sans comprendre la manière particulière dont chaque spectacle s’inspire, reflète et construit un esprit du temps.
Aussi voulons-nous décloisonner, désenclaver, dé-nicher la scène et la critique théâtrale — littéralement les sortir de la niche, du vase clos qu’on peut parfois reprocher à l’une comme à l’autre. Aussi voulons-nous user du langage critique comme d’une langue performative qui réimposerait le théâtre comme chose du monde. Chacune de nos critiques devrait nous révéler en tant que spectateur·rice·s, d’ici et de maintenant. Détectives Sauvages change alors de sous-titre. De Détectives Sauvages : vers la jeune création, il devient Détectives Sauvages : critique élargie de la scène. Un sous-titre qui synthétise l’éthique primordiale du journal : celle voulant que la critique soit toujours un outil de densification, de bifurcation, de connexion, d’ouverture des œuvres.
À travers nos enquêtes, nous voudrions dresser le portrait tangible de l’époque théâtrale, autrement dit de l’époque telle qu’elle est regardée, investie, chahutée ou niée par le théâtre. Pour ce faire, nous chercherons toujours à inscrire les spectacles dans le réel qui les entoure, à élargir la critique des seules œuvres aux questions contemporaines qu’elles contiennent, à déceler la chose politique — audacieusement politique, platement politique, insuffisamment politique — à l’œuvre dans l’esthétique, dans la dramaturgie des spectacles. Et nous chercherons conjointement à rendre nos critiques elles-mêmes plus réelles, plus vivantes, en les pensant comme des espaces d’interrogations actifs, parfois irrésolus ; comme des critiques situées, mouvementées par nos intuitions actuelles, par les faits, par les références, par les œuvres, par les choses qui nous traversent au-delà du théâtre. Ainsi, Détectives Sauvages continuera à être ce portrait au présent de la scène théâtrale, maintenant l’exigence d’une critique qui ne s’installe pas dans des automatismes de réflexion et de jugement. D’une critique reliée aux à côtés du théâtre — à l’actualité des sciences humaines, à celle du cinéma, de la littérature… D’une critique qui estime qu’on ne peut pas appréhender et juger les nouvelles dramaturgies, les nouvelles esthétiques, sans comprendre la manière particulière dont chaque spectacle s’inspire, reflète et construit un esprit du temps.
Aussi voulons-nous décloisonner, désenclaver, dé-nicher la scène et la critique théâtrale — littéralement les sortir de la niche, du vase clos qu’on peut parfois reprocher à l’une comme à l’autre. Aussi voulons-nous user du langage critique comme d’une langue performative qui réimposerait le théâtre comme chose du monde. Chacune de nos critiques devrait nous révéler en tant que spectateur·rice·s, d’ici et de maintenant. Détectives Sauvages change alors de sous-titre. De Détectives Sauvages : vers la jeune création, il devient Détectives Sauvages : critique élargie de la scène. Un sous-titre qui synthétise l’éthique primordiale du journal : celle voulant que la critique soit toujours un outil de densification, de bifurcation, de connexion, d’ouverture des œuvres.
Détectives Sauvages rassemble non des journaliste mais des dramaturges et des chercheur·se·s en arts de la scène.
Trois types de critiques élargies seront à lire dans nos pages :
♥les pièces à conviction
Cette critique va saisir un spectacle à partir d’une question active (qui peut être esthétique, philosophique, politique…) – cette interrogation pouvant être posée directement, ou plus indirectement, par le spectacle. La pièce à conviction tente de débusquer ce qui fait époque dans un geste scénique.
♦ les connexions
Les connexions sont des critiques cherchant à mettre en lien un spectacle avec un ou plusieurs autres spectacles, ou avec d’autres objets de l’actualité sociale et culturelle (un essai, un roman, un film, une exposition, une émission…). Sans du tout chercher à être un média pluriculturel – la scène théâtrale restera le centre de nos enquêtes – nous nous autoriserons toutes les mises en relations qui révèleront la complicité des œuvres théâtrales avec les autres arts.
♣les obsessionsLes obsessions seront des articles plus transversaux, parfois dédiés à une série de spectacles, à un épiphénomène de la scène théâtrale, mais plus largement consacrés à un motif, à une tendance lourde, à une question insistante, à une réalité systémique de la scène théâtrale – question qui peut être esthétique, politique, théorique ou pragmatique.
Inspirations du manifeste :
Carolina Bianchi, Le Tremblement magnifique, éditions Les Solitaires intempestifs, 2026.
Georges Didi-Hubermann, Gestes critiques, éditions klincksieck, 2024.
Louisa Yousfi, La Grande méthode, éditions La Fabrique, 2026.
Denis Guénoun, “Critique”, revue Frictions, 2014.