SUR BUNKER DE MARION SIEFERT & MATTHIEU BAREYRE / SUR LA SOMMATION TECHNOLOGIQUE D’IRÉNÉE RÉGNAULD
par Pierre Lesquelen, 16 octobre 2026
Marion Siefert s’est toujours illustrée par des spectacles intelligemment technocritiques : ni univoques, ni didactiques. Dès 2015, dans 2 ou 3 choses que je sais de vous, la satire de l’hypersurveillance facebookienne se mêlait à l’hommage en acte de ce que le réseau social partage avec le théâtre : sa capacité à faire communauté, à relier des inconnu·e·s. Depuis _jeannedark, et surtout depuis Daddy où l’auteur Matthieu Bareyre se met à co-signer ses créations, le théâtre technologique de Siefert devient plus fictionnel mais ne perd pas la tension qui l’a toujours animé. Ses œuvres montrent toujours des personnages séparés, attristés du monde, dont le refuge dans la solution technologique est à la fois la tragédie et la porte de sortie.
Ami est la première héroïne silencieuse et déconnectée de Marion Siefert. Les couteaux papillon qu’elle manipule sont apparemment le seul souvenir et la seule promesse organique de la maison paternelle ; un bunker sommairement suggéré par des portes de secours, et par la boîte noire anti-clinique du théâtre. Ce Paul Marvilliers, haut PDG d’un groupe pétrochimique, incarne dystopiquement le rêve technofasciste disséqué par Irénée Régnauld au premier chapitre de La Sommation technologique (fouillant un « technofascisme à la française ») : celui d’une élite cognitive, d’un alignement des intelligences permis par l’IA. La pièce, qui pose des pierres narratives sans jamais laisser voir les coutures du récit (mêlant audacieusement, sans réalisme situationnel, des corps qui dialoguent et d’autres qui racontent, des présences et des spectres hors-scène) débute par la greffe hors-champ d’implants neuronaux. Une greffe censée faire de Paul le « pionnier d’une République technologique. »
Bunker pourrait être une pièce édifiante et discursive (elle l’est à certains moments plus explicatifs), mais ce serait sans compter sur Marion Siefert qui n’a jamais traité et condamné le sujet technologique mais toujours fait des spectacles arrimés au régime de sensibilité que celle-ci impose et propose. Bunker n’a donc rien d’une dystopie thématique (les critiques parues cet été Avignon trahissent visiblement cette attente) mais tout d’une pure tragédie. Le spectacle possède même ce que la tragédie a de plus radical dans son humanisme anthropologique, dans sa capacité à venir recueillir – sans morale ni jugement – la dérive irrationnelle, la crise sensible d’une époque et d’un·e protagoniste. Ici celle de Paul, dont le trouble langagier est le symptôme évident d’une crise symbolique et éthique plus vaste. La scène devient le réceptacle provisoire de son ethos glissant, de sa vaine surpuissance. Et cette fable élémentaire, sans divertissement, volontairement malaimable, vient alors capter et grossir ce que le rêve technofasciste — encore sous-estimé par la classe bourgeoise et peu traité par la scène théâtrale — pourrait faire aux corps, aux esprit, au lien entre un père au verbe creux (roi Lear démagifié) et sa fille au silence plein (Cordélia empowerée).
Tragédie dés-organique allant vers un retour du vivant, vers une refondation du sens, la réponse de Bunker à la sommation technologique est aussi poétique que frontale. Irénée Régnauld, dans le dernier chapitre de son essai, prouve avec brio la possibilité concrète d’une technocritique émancipatrice, en particulier d’une IA contrôlée – se basant sur des pistes éprouvées, jamais théoriques. Tandis que Siefert et Bareyre incarnent scéniquement, sans jamais l’exprimer, la force naturellement technocritique, le contre-pouvoir immanent des corps et des esprits. Le choix d’un spectacle absolument théâtral (qui ne représente jamais la technologie, contrairement à d’autres formes de Siefert) concourt à une friction permanente entre des dialogues qui prophétisent la dissolution du biologique et des présences intenses (celle du père abîmé, celle de la fille sourdement révoltée), rendues d’autant plus tangibles par l’épure spectaculaire. Révéler le vif qui insiste dans ces supposés décorps, pour reprendre des formules d’Alain Damasio (tirées de son article « Le Problème à trois corps ») : telle est la politique – idéaliste mais consciemment mythologique — de Bunker et peut-être de tous les spectacles de Marion Siefert, positivement sommés par la technologie.
-------
Bunker de Marion Siefert & Matthieu Bareyre (vu au T2G en septembre 2026) est en tournée toute la saison 2026 2027 (Strasbourg, Pontoise, Clermont-Ferrand, Rennes...) / La Sommation technologique d’Irénée Régnauld est paru en septembre 2026 aux éditions La Fabrique.
cet