♦ À QUEL·LE·S SAINT·E·S SE VOUER ?
SUR JE MEURS DE NE PAS MOURIR DE PACCO BEZERRA, ESTELLE MEYER & AURÉLIA LÜSCHER / SUR SAINT-LUIGI DE NICOLAS FRAMONT  

par Anne-Laure Thumerel, 16 octobre 2026


Paco Bezarra invente une Thérèse d’Avila 2.0 revenue au XXIe siècle dans un monde sans Dieu qui porte aux nues l’individu néolibéral et le profit. Cependant, sa Thérèse ressuscitée ne fera pas de miracle.

Des membres en plastique à même le sol, un grand caddie rempli de jambes et de bras épars, un grand voile bleu nuit qui s'étire sur quelques mètres au lointain. Le code de l'illusionnisme est planté en même temps que celui du grand destosckage ; je m'attends presque au célèbre tour de la femme coupée en deux en version post-moderne où la magie est morte et révélée pour son absurdité. Une étrange atmosphère règne lors de cette entrée en salle au théâtre de la Bastille : il n'y pas de mystère - la lumière inonde le plateau et la laideur de ces bouts de corps féminin transformés en amas de plastique « foirefouillesque » cristallise une attention réaliste à la matière - et pourtant, (ça commence! la salle passe au noir), très naturellement, une femme apparaît pour incarner la voie/voix transcendante de ces lieux. Elle semble être la figure recomposée des membres dispersés.

Estelle Meyer prend en charge avec ferveur ce spectre, cette substance revenue d'entre ses propres reliques, à qui elle prête corps et voix. En solennelle et spirituelle stand-upeuse, elle se présente ; elle s'appelle Thérèse d’Avila. Sainte en jean-basket-liner bleu métallique, elle a vécu au XVIe siècle, elle a échappé au mariage imposé, elle a tenu tête à l'Inquisition, elle a enduré les souffrances que la fatalité lui a envoyé, frôla la mort, ressuscita-quasi une première fois. Puis, elle entretint un rapport direct à Dieu par l'oraison, elle écrivit ses visions qui relataient de son rapport quasi érotique à la transcendance. Elle fit plusieurs autoportraits spirituels, Le Livre de la vie et Le Chateau intérieur. Elle fut au commandement de sa propre vie et de sa propre foi. Elle fit vœu de pauvreté pour être en communion avec Dieu, qui représentait pour elle une force d'amour et pour vivre en conformité avec la vie de Jésus, qui a souffert pour les plus faibles et les plus humiliés. Elle réforma l'Ordre du Carmel en ce sens, contre la corruption de l'Eglise et pour mettre les hommes à distance du chemin spirituel des femmes. La figure brûlante et subversive de Sainte Thérèse de Jésus se recompose sous nos yeux. C'est passionnant. Elle apparaît comme modèle de désobéissance à la ploutocratie patriarcale. Puis, Thérèse meurt, elle est béatifié et canonisée et son corps est découpé en reliques. Ses adorateur-ices perdent de vue ses luttes et se fourvoient dans le commerce de la croyance. Plusieurs siècles plus tard, le retour de Thérèse pour rallumer la flamme de ses visions dans un monde sans Dieu semble une voie fictionnelle absolument appétissante.

Mais c'est là que le bât blesse. Quitte à choquer la droite conservatrice espagnole (qui s'offusque à peu de frais), l'auteur aurait pu trouver plus révolutionnaire pour le come-back de Thérèse. Il choisit de raconter une Thérèse 2.0 en quête d'elle-même et de ses reliques. Ressuscitée, elle est aussi laïcisée et ramenée à une figure de femme du commun: elle a perdu de vue Dieu mais pas sa foi en elle-même, ce qui fait d'elle une débrouillarde qui a de l’énergie à revendre, mais qu’on a du mal à identifier comme une figure de sainteté. Elle n'a pas de vision claire de sa mission terrestre mais elle traverse, elle a de l'allant. Pragmatique, elle essaie de s'en sortir parmi les rejeté-s du système néolibéral espagnol: les pauvres, les prostituées, les drogué-e-s et les malades. Son action symbolique isolée en faveur des autrices espagnoles invisibilisées est immédiatement réprimée par la police. En démunie courageuse, elle fait des monologues de rue et trouve dans le spectacle vivant et les rave-party des moments de communion d'âmes avec les autres. À moins qu'elle ne soit tout simplement pas Sainte Thérèse ressuscitée mais une marginale qui croit être Thérèse et que ça aide à tenir... Un miracle a lieu mais on ne sait pas vraiment si elle en est la faiseuse (une enfant est miraculeusement sauvée d'une maladie incurable). Le saupoudrage d'ambiguïté ne paraît malheureusement pas fertile non plus... L'auteur s'embourbe dans des voies dramaturgiques compliquées pour dire peu choses (en terme poétique et idéologique). Il a voulu répondre à la question, un peu drôlatique sur le fond comme sur la forme : qui serait Thérèse d'Avila au XXIe siècle ? Il en conclut que Sainte Thérèse serait, en gros, vouée/livrée à elle-même, broyée par le système de marchandisation patriarcale mais trouvant quelques oasis d'émancipation individuelle dans les arts et la fête. La comparaison est vite fait. La Thérèse du XVIe siècle paraît finalement infiniment plus insoumise et révolutionnaire que sa Thérèse ressuscitée. L'équipe de création n'est absolument pour rien dans ce ventre mou ; la dramaturgie révèle sa déliquescence par elle-même. Estelle Meyer est toujours aussi généreuse et l'on peut mesurer ses qualités d’actrice puisqu'elle fait tenir le texte malgré tout à la force de sa générosité ; la mise-en-scène d'Aurélia Lüscher rend toujours autant justice avec précision aux chemins dramaturgiques malheureusement empruntés par l’auteur.  

Or, la notion de sainteté à notre époque soulève un questionnement puissant que n'effleure pas l'auteur; à mon sens, c'est celui-ci :dans notre ploutocratie patriarcale de la modernité tardive, à quel-les saint-es se vouer ? Face à la violence de notre nouvelle féodalité qui divise et tue (à plus ou moins grande vitesse) les masses d'opprimé-e-s, qui montre la voie d'un autre monde, d'un autre ordre de pensée ? Qui fait naître l'espoir ? Qui se figure fermement, puissamment, sans nihilisme en creux, un au-delà désirable pour le commun des mortel-les ? Qui est capable de transcendance et de miracle aujourd'hui c'est-à-dire : avoir des visions praticables pour un futur réalisant le bonheur commun et trouver les moyens de les réaliser ? Qui endurerait sur son corps et sa vie le broyage en règle du rapport de force ? Autrement dit, qui aujourd'hui, souffre et supporte pour l'ensemble des humilié-e-s la répression de l'ordre dominant en vue du dépassement de l'existant ?

C'est pourquoi, je ne pense pas que Thérèse d'Avila serait revenue parmi nous pour être une clocharde céleste du XXIe siècle. Au XVIe siècle, elle a choisi l'ascèse pour protester contre son destin bourgeois et en considération du Souverain Bien (l'abrogation des souffrances de l'humanité atteignable en Dieu et par lui). Elle s'est donc corps et âme mise en travers du système d'oppression de son époque, au nom d'une cause plus grande que sa propre personne. Si on transpose cette disposition spirituelle à notre époque, je pense qu'elle aurait donc été une sorte de figure providentielle à la Luigi Mangione, une traîtresse à la classe bourgeoise par la voie de l'action directe et une enrayeuse du pouvoir de destruction des plus faibles par les dominants. Dans Saint-Luigi, comment répondre à la violence du capitalisme ?, Nicolas Framont interroge justement cette « sainteté » laïque et populaire attribuée au jeune et fringant Luigi Mangione, meurtrier de Brian Thomson, PDG de la première assurance santé privée des États-Unis. Ce dernier s'est considérablement enrichi en provoquant sciemment des dizaines de milliers de morts pour son profit personnel. Luigi Mangione l'a assassiné par balle, pour venger la masse des anonymes. Son acte hors-la-loi, pour lequel il encourt la peine de mort aux Etats-Unis, a cependant suscité l'enthousiasme des foules ainsi que la viralité de son image sur internet. Luigi Mangione fut béatifié par les algorithmes et transformé en reliques-memes. Sa moindre mèche de cheveux fut scrutée ; sa musculature, sa jeunesse et son sourire ont créé de l'adhésion passionnelle à son acte. Des milliers de victimes ont, par la suite, pu faire entendre leur voix pour dénoncer les crimes par powerpoint de Brian Thomson, dont le décès n'a fait couler des larmes que du côté de la classe dominante. Le jeune saint suscite une d'adhésion mystique, en raison de sa plastique et de son « sacrifice » pour une forme de justice supérieure, pour laquelle le système en place va le faire souffrir dans sa chair par de lourdes peines de prison voire, peut-être, mourir. S'opposer à l'inique religion du profit et tenir tête à ses inquisiteurs, voilà peut-être une mission de notre temps pour laquelle l'insoumise Sainte Thérèse aurait peut-être pris la peine de se reconstituer morceau par morceau !



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Je meurs de ne pas mourir a été  vu en septembre 2026 au Théâtre de la Bastille / Saint-Luigi de Nicolas Framont (nouvelle édition augmentée) est paru en septembre 2026 aux éditions Les Liens qui libèrent.